N° 4089

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ASSEMBLÉE NATIONALE

CONSTITUTION DU 4 OCTOBRE 1958

QUINZIÈME LÉGISLATURE

 

Enregistré à la Présidence de l’Assemblée nationale le 14 avril 2021.

RAPPORT D’INFORMATION

DÉPOSÉ

en application de l’article 145 du Règlement

PAR LA COMMISSION DE la dÉfense nationale et des forces armÉes

en conclusion des travaux d’une mission d’information (1)

sur l’Opération Barkhane

 

ET PRÉSENTÉ PAR

 

Mme Françoise dumas
Présidente,

Mmes sereine mauborgne et nathalie serre

Rapporteures

 

Députées

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(1) La composition de cette mission figure au verso de la présente page.


La mission d’information sur l’Opération Barkhane est composée de : Mme Françoise Dumas, présidente, Mmes Sereine Mauborgne et Nathalie Serre, rapporteures, MM. Olivier Faure et Thomas Gassilloud, Mme Manuéla Kéclard-Mondésir, MM. Bastien Lachaud et Jean-Christophe Lagarde, Mmes Patricia Mirallès, Josy Poueyto et Muriel Roques-Etienne et M. Jean-Louis Thiériot, membres.

 


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SOMMAIRE

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Pages

Avant-propos de la Présidente

Introduction

Première partie

Le Sahel est en proie à de multiples menaces, au premier rang desquelles se trouve la menace terroriste

I. La menace terroriste n’a cessé d’évoluer depuis l’éclatement de la crise malienne

A. La crise de 2012 a confirmé l’influence croissante des groupes terroristes au Sahel

1. Dans les années 2000, l’émergence progressive d’un terrorisme sahélien

a. Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI)

b. Le Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest

c. Ansar Dine

2. La rébellion touarègue de 2012 a été dépassée par une coalition terroriste

a. Un nouvel embrasement touareg

b. La défaite du mouvement touareg face aux terroristes

3. L’opération Serval a stoppé net l’offensive djihadiste vers Bamako

a. La volonté des groupes terroristes de conquérir le pouvoir central

b. Le succès incontestable de l’opération Serval

B. Aujourd’hui, la menace terroriste s’est diversifiée et reconstituée autour de deux grandes nébuleuses

1. La recomposition du paysage terroriste au Sahel a fait apparaître une nouvelle menace, parfaitement identifiée

a. L’État islamique au Grand Sahara

b. Le Rassemblement pour la victoire de l’islam et des musulmans

2. Les groupes terroristes se nourrissent des frustrations et de la colère de certaines populations

a. L’attisement des tensions communautaires

b. L’exploitation de la pauvreté

c. Les failles de l’État

3. L’expansion territoriale des groupes terroristes est indéniable

a. Du sud du pays à l’ensemble du Sahel

b. Au sud du Sahel

c. Le risque de voir l’Europe frappée depuis le Sahel est manifeste

4. L’accroissement des violences est manifeste

II. Les groupes terroristes ne constituent pas la seule menace pour la stabilité du Sahel

A. Le Nord du Mali, objet permanent de lutte et de déstabilisation

1. L’Accord pour la paix et la réconciliation de 2015 est pour l’heure un échec

2. Le rôle ambivalent des groupes armés signataires de l’Accord de paix et de réconciliation de 2015

B. Les tensions communautaires sont au plus haut

1. La crise sécuritaire a exacerbé les tensions communautaires

2. Des groupes d’auto-défense violents ont émergé

C. Le banditisme n’a pas faibli

1. Le Sahel est historiquement une zone de trafic

2. La crise sécuritaire a favorisé l’accroissement des actes de criminalité

Deuxième partie

Barkhane, une opération au cœur de l’action en faveur de la stabilisation du Sahel

I. Barkhane, socle robuste de la lutte contre le terrorisme

A. Une opération dynamique, en perpétuelle adaptation

1. La mission de Barkhane

a. Un objectif ultime : contenir la menace à un niveau jugé acceptable

b. Une logique : le partenariat

i. Les forces armées maliennes

ii. La Force conjointe du G5 Sahel

iii. La MINUSMA

iv. EUTM Mali ()

2. Le défi de la coordination

a. Au plan national

b. Au plan international

3. Les moyens de Barkhane

a. Les moyens terrestres et aéroterrestres

b. Les moyens aériens

c. Les moyens de renseignement

4. Sabre : l’action des forces spéciales au Sahel

B. Le bilan de Barkhane est incontestablement positif

1. Barkhane est une opération exigeante

a. Le défi logistique est relevé, dans une zone d’action imposante

b. Des conditions climatiques difficiles

c. Un ennemi difficile à saisir

2. La France n’est pas seule au Sahel

a. Le soutien bilatéral de nos alliés est important

b. Les opérations avec les forces locales sont montées en puissance

c. Takuba : un succès pour la France

3. Barkhane remporte d’indéniables succès

a. Barkhane a affaibli les groupes terroristes

b. L’action de Barkhane est unanimement saluée

C. Barkhane fait toutefois face à de nombreux défis

1. La menace terroriste demeure

a. La capacité d’adaptation des groupes terroristes

b. Barkhane ne peut pas occuper le terrain dans la durée

2. Barkhane face au défi de « durer »

a. Barkhane face aux accusations d’enlisement

b. Les limites capacitaires des forces armées

c. L’impact de l’opération sur la régénération organique des forces

3. La bataille du récit est loin d’être remportée

a. La guerre informationnelle

b. Une opération méconnue, et parfois incomprise

II. Barkhane, maillon central d’une approche globale de la résolution de la crise sahélienne

A. Dès l’origine de la crise malienne, le choix d’une approche multidimensionnelle

1. Des missions multilatérales ont précédé Barkhane

a. La MINUSMA

b. L’action de l’Union européenne

2. Face à l’accroissement du nombre de partenaires, un besoin accru de coordination

a. Des partenaires de plus en plus nombreux

i. Des engagements bilatéraux : l’exemple de l’Allemagne

ii. Des structures de coordination ont été progressivement mises en place

b. Le G5 Sahel, réponse sahélienne à l’accroissement du nombre de partenaires

B. La Coalition pour le Sahel : répondre au défi de la coordination

Troisième partie

Le défi de la conversion des succès tactiques en victoire stratégique

I. Approfondir le sursaut militaire

A. La sahélisation des opérations est encore trop faible pour que Barkhane puisse passer le relais

1. Le défi de la montée en puissance des forces locales

a. La formation et l’équipement des armées sahéliennes : le défi malien

b. La réforme des armées sahéliennes

2. L’affermissement de la force conjointe

a. Malgré sa montée en puissance, la force conjointe reste fragile

b. Le soutien des organisations régionales africaines reste à préciser

3. Le renforcement des acteurs de la sécurité intérieure

B. L’internationalisation des engagements doit être confortée

1. L’enjeu de l’approfondissement de l’engagement de la communauté internationale

a. L’action de l’Union européenne pourrait être amplifiée

b. Le mandat de la MINUSMA doit être clarifié

c. Les incertitudes quant à l’engagement américain doivent être levées

2. L’enjeu de la pérennisation de la force Takuba

C. La lutte contre les exactions et la protection des populations doivent être érigées en principes cardinaux

1. Les populations civiles sont aussi les victimes des forces de défense et de sécurité

2. La formation aux droits de l’homme et au droit international humanitaire doit être intensifiée

3. La lutte contre l’impunité doit être renforcée

II. Mettre en œuvre le sursaut civil

A. La question malienne face au défi de l’unité et de la démocratie

1. La mise en œuvre de l’APR pose de nombreuses questions

a. L’APR est-il une chimère ?

b. Faut-il un nouvel accord ?

c. Faut-il négocier avec les groupes terroristes ?

2. La transition politique ne doit souffrir aucun retard

B. Le redéploiement de l’État doit se faire au bénéfice des populations civiles

1. L’accent doit être mis sur les services de bases

2. Les indispensables réforme de gouvernance

C. S’attaquer aux causes profondes de l’insécurité : l’enjeu du développement

1. Une action forte pour le développement humain est nécessaire pour remédier aux causes structurelles de l’instabilité sahélienne

2. L’action de la communauté internationale pourrait gagner en lisibilité comme en efficacité

Conclusion : Quel avenir pour Barkhane ?

Examen en commission

Contributions

I. Contribution de M. Thomas Gassilloud, député, membre de la mission d’information

II. Contribution de M. Bastien Lachaud, député, membre de la mission d’information

III. Contribution de Mme Josy Poueyto, députée, membre de la mission d’information

Annexes

Annexe  1 : Auditions, entretiens et déplacements de la mission d’information

1. Auditions

2. Auditions de la commission de la Défense nationale et des forces armées

3. Déplacement

Annexe  2 : Cartes des pays du G5 Sahel

Annexe n° 3 : Compte rendu de l’audition de M. le général de division Marc Conruyt, commandant de la force Barkhane du 25 novembre 2020

Annexe n° 4 : Compte rendu de l’audition de M. le général de corps aérien Stéphane Mille, sous-chef « Opérations » (SCOPS) à l’État-major des armées

Annexe n° 5 : Compte rendu de l’audition de M. le général Oumarou Namata Gazama, commandant de la force conjointe du G5 Sahel

Annexe n°6  :  Glossaire des Principaux acronymes


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EN HOMMAGE AUX MILITAIRES FRANÇAIS MORTS POUR LA FRANCE

AU SAHEL DEPUIS LE 11 JANVIER 2013

57 militaires français sont décédés au Sahel depuis le 11 janvier 2013, dans le cadre des opérations Épervier, Serval et Barkhane. 51 d’entre eux y sont « morts pour la France ». C’est aussi l’objet du présent rapport de leur rendre hommage et de saluer leur mémoire. Que soient renouvelées la pleine solidarité et l’entière reconnaissance de la Nation à leurs familles, leurs proches et leurs frères d’armes. Leurs noms resteront gravés à jamais dans la mémoire collective de notre pays.

 

 

* * *

Cette liste ne tient pas compte des militaires décédés sur le théâtre d’opérations, mais ne s’étant pas vu attribuer la mention « Mort pour la France.

 

 



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   Avant-propos de la Présidente

Le 29 octobre 2014, l’adjudant Thomas Dupuy tombait au combat au Mali, dans le massif du Tigharghar : il fut le premier militaire « mort pour la France » de l’opération Barkhane. Dans un remarquable article paru dans la revue de l’armée de terre Inflexions, sa mère, Mme Marie-Christine Jaillet, directrice de recherche au CNRS, confie : « Cette manière, la sienne, d’avoir mis en jeu sa vie pour lutter pour des valeurs que nous avons partagées, de paix, de liberté, de justice sociale, d’égalité entre les hommes et les femmes, me rend infiniment humble sur ma manière à moi de les porter, tellement plus confortable, plus légère. »

Une telle réalité nous oblige. Et c’est à l’aune des sacrifices que la Nation exige de ses soldats que nous pouvons utilement nous pencher sur l’évaluation d’une opération militaire conduite depuis maintenant sept années, au service des populations sahéliennes et d’enjeux de sécurité qui concernent l’Europe entière.

C’est le sens du travail que j’ai voulu que la commission de la Défense nationale et des forces armées de l’Assemblée nationale conduise de l’automne 2020 au printemps 2021.

Quelles sont les actions que Barkhane mène dans la bande sahélo-saharienne ? Pourquoi nos forces s’y battent-elles ? Pourquoi des soldats de France y meurent-ils ? Quelles sont les responsabilités politiques qui incombent à la France ? Quels sont les résultats obtenus ? Quelles sont les perspectives ?

Ces questions ont d’autant plus d’acuité que le débat public ne les éclaire, la plupart du temps, que de façon trop partielle, au rythme des pertes que les forces françaises ont à déplorer ou des polémiques qu’une guerre des perceptions attise souvent jusqu’à la déraison, ce dont témoignent les slogans cycliques sur « l’enlisement français au Sahel » ou la désinformation qui a accompagné les frappes du 3 janvier 2021 près de Bounti.

Le travail des co-rapporteures Sereine Mauborgne et Nathalie Serre est ainsi à saluer, car il apporte une synthèse pertinente et actualisée pour éclairer la représentation nationale et, plus largement, l’ensemble de nos concitoyens de l’importance de ces questions. Ce travail a d’ailleurs été accompagné par un cycle spécifique d’auditions, réunissant tous les membres de la commission, pour entendre le commandant de la force Barkhane, le sous-chef opérations de l’état-major des armées et le commandant nigérien de la force conjointe du G5 Sahel.

L’ampleur des auditions réalisées, en complément, par les co-rapporteures témoignent de notre volonté de couvrir très largement le sujet, puisqu’à une vaste représentation des principaux acteurs militaires, diplomatiques, associatifs ou politiques concernés, y compris chez nos alliés et partenaires, ont été associés de nombreux chercheurs, issus d’horizons très divers.

Le rapport est publié à un moment charnière dans le déroulement des opérations. Débuté après le sommet de Pau qui a décidé en janvier 2020 un rehaussement de l’effort militaire contre le terrorisme dans la zone dite des trois frontières entre le Niger, le Mali et le Burkina Faso, il parait peu après le sommet de N’Djamena qui, en février dernier, a fixé comme priorité l’investissement dans la consolidation des États, le retour des services publics dans les territoires et l’accentuation des actions de développement économique.

Le travail des co-rapporteures permet donc d’évaluer l’évolution de la situation sécuritaire et politique, mais aussi d’estimer les fruits des efforts décidés à Pau ainsi que les perspectives ouvertes par celui de N’Djamena.

Je retire des six mois passés comme présidente de cette mission d’information que la voie tracée par la France, les États sahéliens et la communauté internationale est la bonne.

Pourquoi nous battons-nous au Sahel ?

Si la France est présente aujourd’hui dans la bande sahélo-saharienne, c’est parce que les États locaux, pressés par une menace imminente, le lui ont demandé en raison de la place singulière que la France tient dans l’Union européenne, au Conseil de sécurité de l’Onu et dans l’histoire de l’Afrique. La France y a répondu favorablement parce qu’une partie de l’avenir du continent européen se joue sur son flanc Sud, et que la situation du Sahel y tient une place centrale. Au-delà des objectifs stratégiques européens de long terme, la France combat aussi au Sahel, aux côtés d’alliés africains, parce que la sécurité de ses citoyens l’exige : le rassemblement pour la victoire de l’islam et des musulmans (RVIM) et l’état islamique en grand Sahara (EIGS), financés par de multiples trafics déstabilisateurs, non contents d’être, pour certains, les héritiers de ceux qui ont durement frappé le sol français dans les années 1990, ciblent aujourd’hui nos ressortissants et nos intérêts, se coordonnant avec les continuateurs d’Al Qaida et de Daech.

Dans ce combat, Barkhane accumule les succès tactiques qui permettent de contenir la menace djihadiste, malgré le trop lent renforcement des armées locales, et peut capitaliser sur l’européanisation des forces militaires déployées. Le meilleur exemple en est que le Sahel est le lieu de déploiement des plus forts contingents engagés en opérations de l’Espagne et de l’Allemagne.

Quels sont les objectifs poursuivis ?

La priorité donnée à l’action contre-terroriste ne signifie pas qu’elle est l’alpha et l’oméga des objectifs politiques poursuivis. Si l’action militaire est la condition sine qua non de la consolidation des États et de leur développement économique, elle n’est pas la finalité de la mobilisation internationale au profit du Sahel. Focaliser l’attention sur les seuls succès tactiques de Barkhane ou la lente consolidation des forces armés locales, c’est confondre les moyens avec les finalités ou, pour le dire autrement, c’est méconnaître les véritables enjeux de l’évolution du Sahel. La démarche de la France et de ses alliés vise à consolider les États et leur gouvernance pour leur permettre de déployer des services publics auprès des populations locales dans tous les territoires et de favoriser le développement économique au service des droits sociaux et humains. Dans ce contexte le « sursaut civil » évoqué à N’Djamena est une urgente nécessité qui doit trouver, dans l’ajustement de l’action de la MINUSMA et l’intensification de la coordination des multiples projets internationaux, de robustes leviers. Le retrait de Barkhane que certains évoquent signerait l’abandon de ces objectifs : ce n’est ni souhaitable pour la stabilité des frontières Sud de l’Europe, ni enviable pour des populations appauvries et menacées qui se trouveraient alors face à des logiques prédatrices et violentes qui sont la négation de toutes les valeurs promues par la France et l’Europe.

Combien de temps l’opération peut-elle encore durer ?

N’ayons pas peur des conséquences : la crise au Sahel est d’une telle ampleur que sa résolution n’est pas atteignable à court terme. Nous sommes tous engagés dans une action de long terme. Cette perspective doit être bien expliquée à nos concitoyens pour que leur adhésion garantisse l’engagement durable de l’Europe, condition essentielle à une amélioration significative de la situation. Dans cette équation, des solutions politiques doivent être trouvées par les États sahéliens, avec le soutien de leurs partenaires occidentaux. Les lignes rouges à leur appliquer sont simples : aucune négociation n’est envisageable avec l’EIGS ni avec les responsables sommitaux du RVIM qui ont fait le choix de l’action terroriste ; s’y abaisser serait une insulte aux populations sahéliennes massacrées comme aux pertes françaises. Cela laisse beaucoup de place à de multiples initiatives pour retisser les fils d’une nécessaire concorde nationale dans chaque État.

Barkhane doit-elle évoluer ?

Tout cela, enfin, ne signifie pas que Barkhane ne doit pas évoluer. D’ailleurs Barkhane n’a jamais été figée. Depuis sa création, l’opération n’a pas cessé de s’adapter tant dans ses implantations, que dans son organisation, ses capacités ou ses effectifs ; elle continuera à le faire. C’est la nature d’une opération militaire que de s’ajuster aux menaces et à l’évolution de la situation stratégique, opérative et tactique. Il serait illusoire de vouloir prédéfinir tous les champs possibles des ajustements potentiels. Il y aurait d’ailleurs une erreur de perception à vouloir le tenter : la représentation nationale doit s’attacher au contrôle politico-stratégique des opérations militaires conduites par la France mais se tromperait à vouloir définir politiquement les modalités d’adaptation tactique à imposer à la conduite des opérations. Laissons faire l’exécutif, mais contrôlons la bonne articulation des mesures d’application qu’il prend aux objectifs politiques que nous soutenons.

Pour terminer, je tiens à rendre ici un hommage appuyé à nos soldats qui se battent depuis 2013 dans la bande sahélo-saharienne. Le présent rapport est aussi l’occasion pour la représentation nationale de témoigner de sa reconnaissance à ceux qui acceptent d’exposer leur vie pour le service de la Nation, la protection de nos concitoyens et le soutien de la politique, juste et ambitieuse, que la France conduit au Sahel.

Je salue tout particulièrement la mémoire des 57 militaires qui ont laissé leur vie sur ce théâtre exigeant, et dont 51 sont « morts pour la France ». Sachant pouvoir associer l’ensemble des membres de la commission de la défense à ces lignes, j’assure de notre considération et de notre gratitude ceux qui portent, dans leur chair ou dans leur esprit, les stigmates des blessures reçues dans ces opérations. Je pense enfin à leurs familles et à leurs proches qui peuvent compter sur notre entier et durable soutien.

Les Français peuvent être fiers de l’action conduite par la France au Sahel ; ils peuvent l’être de ceux qui, parmi eux, portent les armes pour donner un avenir à une région meurtrie, menacée par le pire de l’extrémisme djihadiste.


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   Introduction

57 militaires français sont morts au Sahel depuis le déclenchement de l’opération Serval, le 11 janvier 2013, dont 51 « pour la France ». Et pourtant, force est de constater que plus de huit ans après le début de notre engagement, celui-ci est encore largement méconnu de la population, et parfois incompris.

Prenant la suite, le 1er août 2014, de l’opération Serval, « Barkhane » constitue, à l’aune des moyens déployés, le premier engagement militaire de la France en opération extérieure. Dans l’aridité du désert sahélien, sur un théâtre d’opération de la taille de l’Europe, autour de 5 100 militaires français combattent aujourd’hui afin de réduire la menace terroriste représentée par le Rassemblement pour la victoire de l’islam et des musulmans (RVIM) et l’État islamique au Grand Sahara (EIGS), deux nébuleuses djihadistes respectivement affiliées à Al-Qaida et Daech. Déployée à la demande des États sahéliens, l’armée française a pour mission de placer cette menace à la portée des forces locales, et de protéger les populations civiles, qui sont les premières victimes de l’accroissement des violences dans la région. Pour ce faire, la France n’est pas seule. Elle combat aux côtés de nombreux partenaires, au premier rang desquelles les armées nationales sahéliennes et la Force conjointe du G5 Sahel. Elle combat aussi aux côtés de nos alliés européens et internationaux, dont l’engagement au Sahel est croissant, notamment au sein de la force Takuba, créée dans la foulée du Sommet de Pau du 13 janvier 2020.

Réunissant le président de la République et les chefs d’État des pays du G5 Sahel, ce sommet a été l’occasion d’appeler à un « sursaut militaire » afin d’intensifier la lutte contre la menace terroriste selon deux axes : le renforcement de la sahélisation des opérations, d’une part, et l’internationalisation des engagements, d’autre part. Un an plus tard, cette approche porte ses fruits.

Toutefois, l’action militaire ne peut évidemment pas constituer l’unique réponse à une crise par essence multifactorielle. C’est pourquoi a été mise en place au Sahel une stratégie de stabilisation fondée sur une « approche globale », matérialisée aujourd’hui par la Coalition internationale pour le Sahel, également lancée dans la foulée du Sommet de Pau. Organisée autour de quatre piliers complémentaires, celle-ci vise à lutter contre le terrorisme, accompagner la montée en puissance des armées locales, assurer le « retour de l’État » dans les territoires, et accroître les efforts en faveur du développement de la région.

L’action militaire ne constitue ainsi que le premier pilier de cette stratégie globale. Elle en est en fait le socle, car sans elle, l’ensemble du dispositif s’effondrerait, tel un château de cartes. Dans ce contexte, Barkhane est au cœur de la lutte contre le terrorisme, agrégeant autour d’elle les forces locales et nos partenaires internationaux. Aujourd’hui, Barkhane demeure donc indispensable à la stabilisation du Sahel.

Mais pour transformer les succès tactiques en victoire stratégique, il est indispensable d’intensifier les efforts sur les autres piliers de la Coalition, qui semblent à ce jour défaillants. C’est en ce sens que le Sommet de N’Djamena des 15 et 16 février 2021 a appelé à un « sursaut civil », seul à même de déboucher sur une solution politique et civile qui apportera la paix aux populations sahéliennes. Dans ce contexte, les États sahéliens doivent assumer leurs responsabilités, afin de mettre en œuvre les réformes nécessaires pour reprendre pied sur les territoires et restaurer la confiance avec les populations, ce qui suppose d’agir avec fermeté pour assurer un juste partage des richesses, offrir des perspectives valorisantes aux populations, les protéger de la corruption et des exactions. C’est notamment le cas au Mali, où la vie démocratique est en suspens depuis le coup d’État du 18 août dernier.

C’est dans ce contexte qu’à l’initiative de la présidente de la commission de la Défense nationale et des forces armées, Mme Françoise Dumas, une mission d’information sur l’opération Barkhane a été créée, le 28 octobre 2020. Il s’agit de la première mission d’information de la commission consacrée à cette opération, huit ans après une mission sur l’opération Serval. Certes, de nombreux travaux de la commission permettent de suivre, très régulièrement, les développements de notre engagement au Sahel. Et plusieurs de nos collègues ont également abordé cette opération dans le cadre de rapports d’information ou de rapports budgétaires. Il était toutefois nécessaire de créer une mission dédiée à Barkhane. Car Barkhane fait l’objet de débats nourris, voire de remises en cause autour d’accusations d’enlisement. Pour les rapporteures, il est évidemment légitime que l’engagement des armées françaises puisse être débattu, surtout au Parlement, mais les questionnements doivent être éclairés. C’est pourquoi le présent rapport se donne aussi un but pédagogique.

Ce travail est le fruit d’une trentaine d’auditions et d’entretiens, qui ont permis aux rapporteures d’échanger avec de hauts responsables des armées et de la diplomatie françaises, mais également avec des chercheurs, des représentants d’organisations non gouvernementales, ainsi que des représentants de nos partenaires, sahéliens et internationaux. Avec la présidente de la commission, qui a présidé la mission d’information, les rapporteures se sont également rendues sur le théâtre sahélien, à Niamey et Gao, à la rencontre des militaires français déployés au Sahel, mais également de représentants des autorités maliennes, par la voix du Gouverneur de Gao ou d’officiers des forces armées maliennes, ainsi que de la Mission des Nations unies au Mali.

Alors que la situation reste fragile au Sahel, le présent rapport a ainsi vocation à apporter sa contribution au débat sur Barkhane. Car il faut débattre de Barkhane, pour mieux connaître cette opération, mieux en comprendre le sens, la rendre plus visible. Nous le devons à nos soldats.


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   Première partie

   Le Sahel est en proie à de multiples menaces, au premier rang desquelles se trouve la menace terroriste

I.   La menace terroriste n’a cessé d’évoluer depuis l’éclatement de la crise malienne

A.   La crise de 2012 a confirmé l’influence croissante des groupes terroristes au Sahel

1.   Dans les années 2000, l’émergence progressive d’un terrorisme sahélien

Les groupes terroristes qui sévissent au Sahel ne sont pas brusquement apparus en 2012, à la faveur d’un énième soulèvement touareg. Le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale de 2008 relève ainsi déjà que la bande sahélienne apparaît comme « un lieu de menaces imbriquées », parmi lesquelles l’implantation de groupes terroristes se réclamant d’Al-Qaida. La même année, un « Plan Sahel » avait été établi, sous la conduite du Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN), afin de dégager les axes d’effort permettant de limiter l’influence croissance du groupe Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI) dans la région. De fait, l’observation des zones d’influences des principaux groupes terroristes sévissant au Sahel avant le déclenchement de l’opération Serval, le 11 janvier 2013, montre que la crise de 2012 n’a fait que confirmer leur poids croissant.

Zones d’activitÉs des groupes terroristes avant le dÉclenchement de l’opÉration Serval

Source : état-major des armées. Publié dans le rapport d’information n° 1288 du 18 juillet 2013 sur l’opération Serval.

a.   Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI)

Le groupe Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI) est formellement né le 25 janvier 2007, à la suite de l’acceptation par l’état-major d’Al-Qaida de la demande d’allégeance formulée par les responsables du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), et en particulier de Mokhtar Belmokhtar et d’Abdelmalek Droukdel, « émir » du GSPC puis d’AQMI. Le GSPC est lui-même une émanation du Groupe islamiste armé (GIA), à l’origine du détournement du vol AF 8969, dans le but de le faire s’écraser sur Paris, le 24 décembre 1994, ainsi que des attentats ayant frappé la France en 1995, dont celui du RER B, à la station Saint-Michel, le 25 juillet. AQMI a progressivement étendu son aire d’influence au Sahel, poussée vers le sud par l’action vigoureuse des autorités algériennes à son encontre. À l’époque, ses principaux modes opératoires sont les prises d’otages de ressortissants occidentaux et les attentats suicides.

b.   Le Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest

Comme le soulignaient MM. Christophe Guilloteau et Philippe Nauche dans leur rapport d’information sur l’opération Serval au Mali ([1]), le MUJAO s’est fait connaître le 10 décembre 2011, en revendiquant le rapt de trois Européens à Tindouf (Algérie). Ce groupe issu d’une scission de combattants en provenance d’AQMI, et notamment de la katiba Al-Moulathamine de Mokhtar Belmokhtar, s’est rapidement affirmé comme un acteur majeur. Le MUJAO regroupe alors des effectifs très hétérogènes, autour d’un noyau de Mauritaniens et d’Arabes maliens, et serait parvenu à rallier assez rapidement une part non négligeable de miliciens ruraux Peul et Songhaï. Initialement fortement implanté autour de Gao, particulièrement actif et violent, promouvant une application des plus rigoristes de la charia, il s’est progressivement allié aux trafiquants, ce qui lui a permis d’accroître sensiblement ses ressources financières. Le 22 août 2013, il fusionne avec Les Signataires par le sang, mouvement fondé par Mokhtar Belmokhtar en décembre 2012, pour former Al-Mourabitoune.

c.   Ansar Dine

Créé en 2012 par Iyad ag Ghali, Ansar Dine (ou Ansar Eddine) s’est illustré la première fois en mars de la même année par la prise conjointe des principales grandes villes du nord-Mali. Il est communément considéré qu’Ansar Dine a été fondé avec le soutien du chef d’AQMI, Abdelmalek Droukdel, dont l’objectif était d’en faire la vitrine politique d’Al-Qaida dans la région. Le 18 mars 2012, Ansar Dine adresse un communiqué à l’Agence France Presse, dans lequel le mouvement affirme combattre pour instaurer la charia dans l’ensemble du Mali. Le texte du communiqué fait ainsi état de la volonté des dirigeants d’Ansar Dine de créer une « république islamique du Mali », et de leur résolution à engager « la lutte armée sans merci pour l’application de la charia, dans un premier temps dans l’Adrar des Iforas ». L’animosité des membres du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) vis-à-vis d’Iyad ag Ghali a conduit Ansar Dine à s’opposer frontalement au groupe rebelle.

2.   La rébellion touarègue de 2012 a été dépassée par une coalition terroriste

a.   Un nouvel embrasement touareg

S’il ne s’agit pas ici de revenir en détail sur l’histoire du mouvement touareg et de son opposition à l’État malien, rappelons que l’insurrection de 2012 marque la cinquième vague de rébellions touarègues depuis l’indépendance du Mali, après celles de 1963-1964, de 1990-1994, de 2006 et de 2007-2009. Systématiquement défaits, les Touaregs ne se sont jamais satisfaits des différents accords censés ramener la paix dans le Nord du Mali, essentiellement en raison de leur non-application et du sentiment – parfois avéré – des populations touarègues d’être marginalisées par les autorités centrales, voire victimes de persécution. De manière plus globale, les populations touarègues revendiquent une forme d’autonomie, et pour certaines l’indépendance, d’une partie des territoires du Nord du Mali, qu’ils désignent sous le nom d’Azawad. Ces revendications se nourrissent du lent déclin des communautés touarègues, sous le coup d’événements climatiques ayant durablement affaibli ces sociétés nomades, à l’instar des grandes sécheresses des années 1973-1974 et 1984-1986 ayant décimé le bétail et, plus largement, de la crise du pastoralisme.

Dans ce contexte, la création du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA), le 16 octobre 2011, n’est en fait que la fusion de deux mouvements plus anciens, le Mouvement touareg du Nord-Mali (MTNM) et le Mouvement national de l’Azawad (MNA), eux-mêmes héritiers du Mouvement populaire de libération de l’Azawad (MPLA), fondée par Iyad Ag Ghali en 1988, du Mouvement populaire de l’Azawad (MPA), qui prend sa suite quelques années plus tard, tous deux dominés par des membres de la tribu des Ifoghas, ou encore d’autres groupes comme le Front populaire de libération de l’Azawad (FPLA), créé à l’initiative de Chamanamas, ou l’Armée révolutionnaire de libération de l’Azawad (ARLA), à celle d’Imghads.

Le Mouvement National de Libération de l’Azawad (MNLA)

Un mouvement issu des derniers soubresauts libyens. Le MNLA est né à l’automne 2011 de la fusion de plusieurs groupes touareg. Une grande partie d’entre eux étaient d’anciens volontaires ayant servi dans l’armée de Mouammar Kadhafi et ayant quitté la Libye dans les dernières heures qui ont précédé l’effondrement du régime. Il trouve ses origines dans l’absence de règlement politique de la question touarègue.

Un but originel, l’indépendance. Contrairement aux premières rébellions, qui ne visaient qu’à une plus grande reconnaissance de la cause touarègue, les principales revendications récentes du MNLA sont la dénonciation des accords d’Alger de 2006 ([2]) et l’autodétermination de l’Azawad. Le mouvement n’est jamais parvenu à fédérer l’ensemble des populations du Nord-Mali (Touareg, Arabes, Songhaï et Peul).

Une victoire initialement perdue. Initialement, le MNLA dont les effectifs étaient évalués à 4 000 hommes, disposait d’un noyau dur mobilisable de plus de 1 500 combattants. Faute de ressources et de soutiens extérieurs, il s’est rapidement trouvé confronté à une forte démobilisation de ses troupes et à la défection d’une partie de ses membres au profit d’Ansar Eddine.

Une renaissance inattendue mais des divisions persistantes. La marginalisation d’Ansar Eddine et d’Iyad Ag Ghali a provoqué une inversion totale des tendances après le déclenchement de l’opération Serval. Le MNLA est ainsi le principal acteur touareg avec le Haut Conseil pour l’unité de l’Azawad (HCUA) dans les accords de Ouagadougou.

Source ; Rapport d’information n°1288 précité.

Allié aux groupes terroristes présents au Sahel, et en particulier Ansar Dine, le MNLA déclenche une offensive depuis l’Adrar des Ifoghas, en direction de villes situées plus au sud comme Ménaka, Tessalit, Aguelhok et Léré, et proclame unilatéralement, le 6 mars 2012, l’indépendance du Nord-Mali. Malgré les condamnations unanimes de la communauté internationale, appelant à la préservation de l’unité et de l’intégrité territoriale du Mali, le MNLA parvient à conquérir, en une dizaine de jours, les régions de Gao, de Tombouctou et de Kidal.

Quelques jours plus tard, le 22 mars 2012, un nouveau coup d’État, mené par le capitaine Amadou Haya Sanogo, un officier malien ayant suivi plusieurs formations aux États-Unis, renverse le Président Amadou Toumani Touré, dit ATT, déclenchant une crise institutionnelle – il a fallu attendre l’accord-cadre du 6 avril 2012 pour qu’un gouvernement de transition soit mis en place et que Dioncounda Traoré soit nommé Président par intérim – contribuant à l’affaiblissement des forces armées maliennes.

b.   La défaite du mouvement touareg face aux terroristes

La victoire des mouvements indépendantistes et autonomistes touaregs est cependant de courte durée, non pas en raison d’une réaction des forces armées maliennes (FAMa), alors en déroute, mais du fait des prétentions des groupes terroristes sahéliens relatives au contrôle des territoires nouvellement conquis. Au-delà de l’ambition proprement djihadiste – au sens de l’utilisation de la violence en vue de l’instauration d’un califat islamique – d’une partie de ces groupes, il s’agissait aussi de prendre le contrôle des principaux axes caravaniers de trafics, licites et illicites, qui traversent le Nord du Mali, passages incontournables entre le Golfe de Guinée, l’Afrique subsaharienne et l’Afrique du Nord puis, au-delà, l’Europe. Une étude de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture a ainsi montré comment des groupes rebelles contrôlaient les principaux axes de transport dans le Nord, gênant la mobilité et le commerce du bétail et entraînant une augmentation des vols et des pertes ([3]). Il faut également y voir la manifestation d’une revanche, en particulier de la part de Iyad Ag Ghali, qui avait fondé Ansar Dine après avoir, dit-on, échoué à prendre la tête du MNLA.

C’est ainsi que les groupes terroristes armés défont le mouvement touareg et prennent le contrôle des grandes villes et des territoires du Nord, marquant le début « d’une période de domination par un islam radical étranger à la région, d’application intégrale de la charia et de destruction du patrimoine culturel et religieux traditionnel, comme en témoignent les destructions de mausolées de saints musulmans dans la ville de Tombouctou » ([4]). En définitive, comme le souligne un récent rapport d’International crisis group ([5]), c’est bien « la rébellion de populations arabo-touareg et le coup d’État de 2012 qui ont conduit à un effondrement temporaire de l’État malien, permettant à des groupes liés à Al-Qaida de s’emparer du nord du pays ».

3.   L’opération Serval a stoppé net l’offensive djihadiste vers Bamako

a.   La volonté des groupes terroristes de conquérir le pouvoir central

Au début de l’année 2013, profitant de la désorganisation des forces armées maliennes et, plus globalement, de l’État malien, un certain nombre de groupes terroristes armés, sous l’impulsion du groupe Ansar Dine d’Iyad Ag Ghali, déclenchent une offensive en direction du sud de la boucle du Niger, dans le but de s’emparer de la ville de Sévaré, et de son aéroport, et à terme de Bamako. La ville de Konna est prise par les combattants d’Ansar Dine, d’AQMI et du MUJAO le 10 janvier 2013. Le lendemain, le déclenchement de l’opération Serval permet de stopper net l’avancée des colonnes terroristes vers Mopti et Sévaré, grâce à l’intervention combinée des hélicoptères du commandement des opérations spéciales (COS) et d’opérations aériennes lancées depuis les terrains de N’Djamena, pour la chasse, et de Dakar pour les Atlantique 2 de la marine nationale.

La ligne de front au 11 janvier 2013

Source : état-major des armées. Publiée par le rapport d’information n° 1288 précité.

L’intervention de la France au Mali se fonde sur une demande d’aide formulée le 10 janvier 2013 par le Président du Mali Traoré, adressée à la France et au Conseil de sécurité des Nations unies, ainsi que sur les dispositions de l’article 51 de la Charte des Nations unies relatif à la légitime défense. En effet, c’est l’existence même de la République du Mali qui était alors menacée, tandis que pointait le risque de voir instauré un « sanctuaire contrôlé par des djihadistes et des narcotrafiquants au cœur de l’Afrique de l’ouest [qui] faisait peser une menace directe sur la sécurité régionale et internationale » ([6]). Comme l’a indiqué aux rapporteures le colonel (ER) Michel Goya, une intervention militaire était alors le seul moyen de contrer la menace djihadiste qui déferlait vers Bamako et la France était alors le seul pays à même de pouvoir intervenir. Si elle s’était concrétisée, cette menace djihadiste aurait alors durablement déstabilisé la zone avec d’importantes répercussions sur la France et l’Europe. Plusieurs camps d’entraînement djihadistes avaient ainsi été constitués, à l’instar d’un lieu d’entraînement ([7]) de plusieurs hectares, découvert en mars 2013 et ayant servi au MUJAO, au nord du Mali, pour y entraîner jusqu’à 1 000 combattants durant une période de « formation » de près de cinquante jours.

b.   Le succès incontestable de l’opération Serval

En déclenchant l’opération Serval en 2013, qui a mobilisé jusqu’à 6 600 personnels, la France a lancé une opération d’une forme inédite en Afrique subsaharienne depuis l’opération Tacaud, conduite au Tchad en février 1978. L’opération Serval a rencontré un incontestable succès, qu’il a du reste été aisé de médiatiser et de valoriser en raison d’un clair séquençage et de la facilité à suivre l’avancée des forces françaises et l’atteinte d’objectifs concrets (comme la reprise de villes). Cette opération a connu quatre grandes phases :

– le coup d’arrêt porté à l’offensive des groupes armés terroristes, entre le 11 et le 25 janvier ;

– la conquête de la boucle du Niger et la libération des villes prises par les groupes terroristes, entre le 25 janvier 1er février ;

– l’action dans la profondeur, permettant d’aller dénicher les terroristes de leurs zones refuges, entre le 1er février et le 1er mai ;

– la transition vers les armées africaines et la préparation de la transition vers l’opération Barkhane, intervenue le 1er août 2014.

Le présent rapport n’a pas pour objet de dresser le bilan de l’opération Serval, ni d’en tirer les enseignements. Pour ce faire, les rapporteures renvoient au rapport précité de leurs collègues Christophe Guilloteau et Philippe Nauche. Succès tactique et stratégique, l’opération Serval n’a toutefois pas permis de pleinement éradiquer la menace terroriste. Bien que proclamant que l’opération Serval avait été réussie « du début jusqu’à la fin », le Président François Hollande a rapidement pressenti ses effets limités dans le temps, reconnaissant, dès septembre 2013, que les armées françaises « ont vaincu l’ennemi, chassé les terroristes, même si nous pouvons les voir revenir. » Ajoutant : « C’est pourquoi nous devons assurer une certaine permanence » ([8]). Passé le temps de l’urgence, l’opération Barkhane a donc pris le relais de Serval le 1er août 2014, face à une menace terroriste toujours vive.

B.   Aujourd’hui, la menace terroriste s’est diversifiée et reconstituée autour de deux grandes nébuleuses

1.   La recomposition du paysage terroriste au Sahel a fait apparaître une nouvelle menace, parfaitement identifiée

La plongée dans la galaxie des groupes terroristes qui sévissent au Sahel se révèle d’une grande complexité, tant les différents groupes se sont scindés, regroupés, affrontés, ou alliés au fil des années. Aujourd’hui, la menace terroriste est le fait de deux grandes nébuleuses : le Rassemblement pour la victoire de l’islam et des musulmans (RVIM), affilié à Al-Qaida ; et l’État islamique au Grand Sahara (EIGS), franchise de Daech.

Ces deux groupes se distinguent par leur composition, leur « projet » comme leurs méthodes. Après des années de collaboration, ils s’affrontent également depuis l’été 2019. Ces combats ont essentiellement lieu dans la région du Gourma, en raison des velléités d’expansion de l’EIGS en direction des zones d’influence du RVIM, et en particulier de la katiba du Macina, ainsi que de concurrence pour la perception de la zakat, de gestion des ressources naturelles, de contrôle et allégeance des combattants.

Mais ainsi que l’a indiqué aux rapporteures M. Bernard Émié, directeur général de la sécurité extérieure, ils se ressemblent avant tout par la dangerosité de leurs chefs et leur détermination à imposer leurs lois et leur agenda international. À l’occasion d’un « comité exécutif » consacré au contre-terrorisme, organisé le 1er février 2021 sur la base aérienne d’Orléans-Bricy, M. Émié a ainsi assuré que « depuis le Mali, ils [les terroristes] ont travaillé à des attaques contre nous, contre nos partenaires, ils réfléchissent à des attaques dans la région et en Europe » ([9]).

a.   L’État islamique au Grand Sahara

L’État islamique au Grand Sahara (EIGS) constitue la branche sahélienne de l’État islamique en Afrique de l’Ouest (Wilāyat al-Sūdān al-Gharbī / Islamic State’s West Africa Province – ISWAP), créée à la suite de l’éclatement du groupe Boko Haram.

L’EIGS est dirigé par Adnane Abou Walid al-Sahraoui, ancien porte-parole du MUJAO, décrit publiquement par M. Bernard Émié comme un personnage « sanguinaire », à la tête d’un groupe d’une particulière « sauvagerie » ([10]). En raison de son passé, Al-Sahraoui est un fin connaisseur de l’organisation et du fonctionnement d’AQMI, et prend aujourd’hui ses ordres directement auprès de l’état-major de Daech.

L’EIGS commet des actes terroristes au sens propre du terme, en ciblant ainsi fortement les populations civiles, en particulier dans la zone des trois frontières. Ainsi que l’a indiqué aux rapporteures Mme Niagalé Bagayoko, docteure en sciences politiques et directrice de l’African security sector network, les acteurs civils sur lesquels s’abat la violence de l’EIGS sont le plus souvent identifiés selon des critères rationnels : appartenance à certaines communautés, mode de vie jugé incompatible avec la vision salafiste violente de l’islam portée l’EIGS, coopération avec les forces de sécurité nationales ou internationales ou constitutions de groupes d’auto-défense susceptibles de résister aux injonctions du groupe. L’EIGS cible également les acteurs humanitaires, présentés comme des « croisés », et a ainsi revendiqué l’attaque ayant coûté la vie à six humanitaires français et deux Nigériens de l’organisation non gouvernementale Acted dans le parc nigérien de Kouré, au mois d’août 2020. Il semble d’ailleurs y avoir là un point de divergence majeur avec le RVIM, qui avait immédiatement démenti son implication dans ce massacre.

b.   Le Rassemblement pour la victoire de l’islam et des musulmans

Lors de son audition par les rapporteures, Mme Niagalé Bagayoko a rappelé que si le RVIM ([11]) avait été officiellement créé en 2017, il s’agit d’abord d’un groupe réunissant la plupart des organisations ayant participé à l’offensive de 2013, et regroupant ainsi une partie de l’organisation Al-Mourabitoune, d’Ansar Dine, d’Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI), ainsi que d’autres « katibas », au premier rang desquelles la Katiba du Macina.

Le RVIM rassemble des figures connues, dont certaines ont joué un rôle dans la politique malienne. C’est notamment le cas de son chef, Iyad Ag Ghali, qui fut un temps consul du Mali à Djeddah, en Arabie saoudite, et qui prend aujourd’hui ses ordres directement depuis l’état-major d’Al-Qaida. En audition, Mme Bagayoko a ainsi dressé le portrait d’un homme connu de longue date par les services français, ayant participé à plusieurs reprises à des négociations de libération d’otages, maîtrisant parfaitement les dynamiques politiques maliennes.

Après avoir participé à plusieurs mouvements insurrectionnels touarègues, et ayant longtemps frayé avec les groupes terroristes, il a fondé Ansar Dine en 2012. Il se veut porteur d’un projet politique alternatif de celui proposé par les autorités centrales, reposant sur l’application d’un islam rigoriste, et présente son mouvement comme un acteur défendant les populations face à un État prédateur et des forces étrangères présentées comme occupantes. C’est d’ailleurs dans cette perspective que le RVIM concentre ses actions contre les membres des forces armées nationales et internationales ainsi que les symboles de l’État, laissant au contraire les acteurs humanitaires intervenir plus ou moins librement dans ses zones d’influence.

Au sein du RVIM, la katiba du Macina représente le groupe le plus menaçant, en raison tant de son implantation dans le Centre du Mali, zone ô combien stratégique, que de son influence au sein des populations. Pour un certain nombre de chercheurs auditionnés par les rapporteures, l’implantation durable de la katiba du Macina, dans le centre du pays, s’explique par la mise en place d’un système politico-administratif permettant, notamment, de gérer la répartition des droits d’accès aux ressources naturelles, terres, espaces de pâturage, eau, etc. Elle s’explique aussi par l’identité de son chef, Amadou Koufa, un Peul bénéficiant d’une forte et ancienne popularité au sein de sa communauté. Un rapport de la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH) et l’Association malienne des Droits de l’Homme (ADMH) souligne ainsi qu’il a « très vite acquis une certaine notoriété chez les jeunes Peuls. Dans les années 1990-2000, les enregistrements de ses prêches s’arrachent. […]. S’il séduit les jeunes, c’est aussi parce que ses prêches et ses poèmes, qu’il déclame à la radio, sont autant de remises en cause du système. Koufa dénonce l’hypocrisie des « aristocrates » et des familles maraboutiques. Il critique la mendicité des talibés qui servent à enrichir les marabouts. Il pointe du doigt les voleurs ou les femmes légèrement vêtues. Il célèbre les bergers. Plus globalement, il dénonce – sans employer ces termes – l’absence d’ascenseur social ». La parfaite maîtrise des environnements sociétaux, normatifs, économiques, sociaux, communautaires par ces groupes djihadistes constituent l’un de leurs plus grands atouts. Ce discours « politique » ne doit néanmoins pas cacher la violence qui se trouve au cœur de l’action terroriste de la katiba du Macina. Le même rapport souligne ainsi la « stratégie d’exécutions et l’administration brutale » mise en place par le groupe d’Amadou Koufa dans le Centre du Mali, où « tous ceux qui s’opposent à eux n’ont qu’un seul choix : partir ou mourir. ([12]) »

Du reste, l’implantation de ce lieutenant d’Iyad Ag Ghali dans la région centre relève d’une stratégie délibérée des émissaires d’Al-Qaida, le grand journaliste malien Adam Thiam, tout récemment décédé, soulignant ainsi dans un rapport pour l’Institut du Macina qu’il était « prévu, dès 2013, au moment de l’intervention de Konna, que [Koufa] porte le djihad dans la zone en tant qu’Émir de Konna. ([13]) ».

2.   Les groupes terroristes se nourrissent des frustrations et de la colère de certaines populations

La stratégie d’élimination des membres des groupes armés terroristes se heurte parfois à la grande capacité de régénération dont ces derniers semblent faire preuve. Ceci s’explique d’abord par la capacité des groupes terroristes à se nourrir des frustrations et de la colère des populations, comme en témoigne la volonté des chefs terroristes, et en particulier du RVIM, de se substituer à l’État. De ce point de vue, comme l’a indiqué aux rapporteures M. Yvan Guichaoua, enseignant-chercheur en analyse des conflits à la Brussels school of international studies (BSIS), « les groupes armés terroristes prétendent gouverner certaines zones du pays en proposant leur propre cadre idéologique ». Dans cette perspective, les groupes terroristes exploitent les fragilités des sociétés sahéliennes ou leurs lignes de fractures afin d’attirer à eux des recrues dans un flux rarement interrompu.

a.   L’attisement des tensions communautaires

La fragmentation ethnique et communautaire du Mali est pleinement exploitée par les groupes armés terroristes, comme l’a confirmé aux rapporteures M. Vianney Bisimwa, directeur régional « Sahel » du Centre pour les civils en conflit (CIVIC - center for civilians in conflict), pour lequel les groupes terroristes n’hésitent pas à s’en prendre à des communautés rivales pour attiser les tensions entre elles. Selon M. Bisimwa, il s’agit ainsi de créer une situation de « chaos », propice aux recrutements car il est plus aisé de « pêcher en eaux troubles ».

RÉpartition simplifiÉe des principaux groupes ethniques au Mali, en nombre et en pourcentage de la population

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Source : le Data Lab, Alternatives économiques.

 

Dans le rapport précité, International crisis group souligne d’ailleurs que dans les zones rurales, « le GSIM [RVIM], comme l’État islamique, exploite les frustrations des populations vivant dans ces régions et recrute particulièrement au sein de groupes ethniques où prédomine un fort sentiment d’injustice, comme chez les pasteurs peuls. Les insurgés font bénéficier ces populations de leur protection et de leur influence lorsque celles-ci font face à des litiges locaux ; ils leur proposent également leur aide lorsqu’il s’agit de mener des arbitrages et de réglementer l’accès aux ressources. ([14]) » Cette stratégie ne se limite d’ailleurs pas au Mali, le même rapport indiquant par exemple que « dans les provinces du Soum et la région du Centre-Nord du Burkina Faso, les jihadistes ont exploité les tensions intercommunautaires entre Peul et Mossi. Dans la région de Tillabéri, au sud-ouest du Niger, où des insurgés ont récemment tué plus de 100 personnes dans des attaques menées contre deux villages, et de l’autre côté de la frontière, dans la région malienne de Ménaka, la branche locale de l’État islamique a profité de la vive compétition autour des ressources naturelles et des luttes locales de pouvoir entre (et parmi) les Peul, les Djerma, les Touareg et les Daosahak pour s’implanter en tant que force insurgée ».

b.   L’exploitation de la pauvreté

Au Sahel, le terrorisme prospère aussi sur le terreau de la pauvreté. Les cinq pays du G5 Sahel, c’est-à-dire la Mauritanie, le Mali, le Niger, le Tchad et le Burkina Faso, se trouvent ainsi en bas du classement des pays établi par le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) s’agissant de l’indice de développement humain. Les cinq pays se trouvent répertoriés dans la catégorie « Développement humain faible », et quatre d’entre eux se trouvent parmi les sept pays les moins avancés en la matière.

Indice de dÉveloppement humain des pays du Sahel (PNUD, 2019)

Mauritanie

157/189

Burkina Faso

182/189

Mali

184/189

Tchad

187/189

Niger

189/189

Source : Rapport sur le développement humain 2020, PNUD.

Dans ce contexte, il est aisé pour les groupes terroristes de séduire de jeunes gens frustrés, pauvres et sans grandes perspectives en leur proposant quelques faibles sommes d’argent pour rejoindre leurs rangs ou simplement effectuer quelques missions à leurs profits, comme du guet ou du renseignement. C’est ainsi que le rapport de la FIDH et de l’ADMH précité indique que « la katiba [du Macina] recrute aussi parmi les étudiants des écoles coraniques, qui sont souvent de jeunes adolescents attirés par une promesse de meilleur apprentissage de la religion, ou par la possibilité de gagner de l’argent « facilement » ». Des témoins interrogés par les auteurs du rapport reconnaissent également avoir rejoint les groupes terroristes « pour l’argent », comme un dénommé Brahima, ou après s’être « laissé convaincre qu’il s’agissait du meilleur moyen de rejoindre l’Europe, et notamment l’Espagne, où il [Abdou] souhaitait rejoindre des amis » ([15]).

c.   Les failles de l’État

Dans ce contexte, l’État s’est montré défaillant, voire prédateur – c’est-à-dire non protecteur – pour des populations qui se sentent marginalisées, et se montrent de plus en plus impatientes face à la persistance de pratiques corruptives parmi les classes politiques et l’administration. L’état-major des armées dresse d’ailleurs le portrait de combattants pour lesquels la motivation djihadiste n’est pas centrale, mais bien plus marqués par le sentiment d’abandon de l’État. La réponse sécuritaire a d’ailleurs parfois aggravé le sentiment d’injustice qui prévalait en raison des exactions qu’ont pu commettre les forces de défense et de sécurité des pays sahéliens ([16]).

De manière plus générale, les États sahéliens se trouvent dans l’incapacité de mettre leurs pays sur les rails du développement, de rendre la justice de manière équitable et d’assurer une régulation et une résolution pacifiques des conflits, en particulier fonciers. Selon M. Alain Antil, directeur du Centre Afrique Subsaharienne de l’Institut français des relations internationales, on peut ainsi estimer que les trois-quarts des instances engagées devant les tribunaux concernent des désaccords fonciers, et face aux insuffisances de la justice, nombre d’entre eux donnent lieu à des dérives violentes.

Ces difficultés sont amplifiées par des facteurs structurels, au premier rang desquels une croissance démographique très vigoureuse, qui constitue un défi de premier ordre pour des États insuffisamment robustes. L’évolution démographique est si intense – au Niger, selon la Banque mondiale, le taux de fécondité est d’un peu plus de sept enfants par femme, ce qui contribue au taux de croissance démographique le plus élevé (3,8 %) au monde – que sa population devrait passer d’environ 23 millions d’habitants en 2019 à 30 millions en 2030 et atteindre 70 millions en 2050. Dans ce contexte, il est déjà certain que l’augmentation des budgets alloués à l’éducation et à la santé ne permettra sans doute pas d’offrir à l’avenir le même niveau de service – déjà très médiocre – aux populations.

La croissance démographique, combinée à l’exode rural, contribue à une croissance urbaine encore plus rapide, ce qui conduit les États à consacrer une part très importante des investissements dans les infrastructures et les espaces urbains, et à délaisser les territoires ruraux, où prospèrent les groupes terroristes et les violences.

3.   L’expansion territoriale des groupes terroristes est indéniable

Près de dix ans après l’éclatement de la crise malienne de 2012, force est de constater que les groupes armés terroristes ont élargi leur espace d’influence, et encore davantage depuis 2008, au moment où avait été lancé le « Plan Sahel ». La crise libyenne n’est pas non plus sans conséquence sur la diffusion de la menace terroriste au Sahel, et au-delà, en raison de l’accroissement des trafics d’armes et de la présence sur le sol libyen de nombreux combattants, y compris de combattants étrangers, qui ont suivi l’intervention militaire en Libye de 2011. À l’occasion de sa rencontre avec le président libyen Mohamed Al Menfi, le 23 mars à l’Élysée, le Président Macron a d’ailleurs indiqué qu’« il n’y aura pas de paix en Méditerranée centrale et orientale, au Sahel et dans toute cette région de l’Afrique si nous n’arrivons pas à avoir la paix et la stabilité en Libye, si nous n’arrivons pas à y éradiquer les groupes terroristes, les trafiquants de tous ordres qui déstabilisent la Libye et toute la région. » Ajoutant « nous avons une dette envers la Libye, très claire : une décennie de désordre. »

a.   Du sud du pays à l’ensemble du Sahel

L’expansion territoriale de la menace terroriste s’est accélérée à la mesure du vide sécuritaire créé par les défaites et le retrait des forces armées maliennes d’un certain nombre de zones du territoire, le RVIM poursuivant par ailleurs son projet d’expansion territorial vers le sud, comme en a témoigné la création de la katiba du Macina. L’aire d’influence des groupes violents a largement dépassé le Nord, et se concentre aujourd’hui davantage vers le Centre du Mali, véritable épicentre de la crise, et la zone des trois frontières, la porosité des frontières et les failles de la coordination inter-étatiques permettant aux groupes terroristes d’y trouver des zones refuge. En outre, souvent éloignés des centres politiques, administratifs et économiques, les territoires frontaliers de certains pays les plus concernés par la crise – Burkina Faso, Mali, voire Niger – ne sont pas ceux faisant l’objet de la plus grande attention de la part des élites politiques. Autrement dit, comme l’ont confié aux rapporteures certaines personnes auditionnées : « à Bamako, on peut tout à fait ne pas concevoir la réalité de la menace terroriste ».

La Mauritanie et le Tchad apparaissent davantage épargnés par la propagation de la menace constituée par les groupes terroristes qui frappent le cœur du Sahel. Toutefois, le Tchad fait également face à une recrudescence de l’activité de l’État islamique en Afrique de l’Ouest (ISWAP), auquel est rallié l’EIGS, dans la région du lac Tchad, tandis que les zones frontalières avec la Libye ont été déclarées « zones d’opérations militaires » en janvier 2017. La frontière avec la Libye est à ce stade fermée. S’agissant de la Mauritanie, si le pays semble être parvenu à juguler la menace terroriste après avoir été le premier des pays du Sahel frappé par AQMI – le 24 décembre 2007, trois hommes de la katiba de Mokhtar Belmokhtar attaquent un groupe de cinq touristes français et tuent quatre d’entre eux près d’Aleg en Mauritanie, ce qui conduira à l’annulation de l’édition 2008 du Paris-Dakar – sa proximité avec le Mali expose le territoire mauritanien à des risques d’infiltration de groupes terroristes. Si la déclassification par l’administration américaine, en 2016, de certains documents attribués à Oussama Ben Laden a conduit à penser que le gouvernement mauritanien aurait passé, en 2010, un pacte de non-agression avec AQMI ([17]), rien dans les travaux des rapporteures ne permet d’étayer une telle hypothèse.

Quoi qu’il en soit, le Mali et la zone des trois frontières restent les zones principales d’influence des groupes terroristes, comme l’illustrent les cartes ci-dessous.

Emprise gÉographique du RVIM et de l’EIGS au dÉbut de l’annÉe 2021

Source : état-major des armées, centre de planification et de conduite des opérations.

Emprise gÉographique des principaux GAT sahÉliens au dÉbut de l’annÉe 2020

Source : « La crise sécuritaire sahélienne », lieutenant-colonel Thibault Ricci, sous la direction du général de corps aérien Patrick Charaix, IRIS SUP, septembre 2020.

b.   Au sud du Sahel

En outre, la plupart des personnes auditionnées par les rapporteures pointent le risque d’une dilution de la menace vers des territoires comme le nord du Bénin, du Ghana, du Togo ou de la Côte d’Ivoire, et plus largement en direction du Sénégal et de l’ensemble des pays riverains du Golfe de Guinée. Il y a donc tout lieu de faire preuve de vigilance et de sensibiliser les autorités des pays concernés.

Cette expansion n’est pas tant le reflet d’un échec de la stratégie militaire à l’œuvre que de l’incapacité collective des États sahéliens et de leurs partenaires à offrir des perspectives aux populations locales. Dans ces zones elles aussi délaissées par l’État central, on constate la radicalisation de certains groupes, présents dans des régions prédisposées au basculement : marginalisation des populations, pauvreté, défaillance de l’État et des services publics, absence de perspectives, ferment religieux. L’extension de la menace n’est ainsi pas la traduction de l’extension géographique des groupes qui sévissent au Mali, mais plutôt celle de la diffusion de leur idéologie. Le 1er février 2021, M. Bernard Émié a toutefois reconnu, à l’occasion du comité exécutif consacré au contre-terrorisme, que les pays du Golfe de Guinée « sont désormais des cibles, eux aussi. Pour desserrer l’étau dans lequel ils sont pris, et pour s’étendre vers le Sud, les terroristes financent déjà des hommes qui se disséminent en Côte d’Ivoire ou au Bénin. ([18]) »

c.   Le risque de voir l’Europe frappée depuis le Sahel est manifeste

Si, lors de son audition, le directeur général de la sécurité extérieure est convenu qu’à l’heure actuelle, la menace projetée était sans doute plus forte depuis le Levant, il a confirmé aux membres de la mission d’information qui l’interrogeaient que des renseignements permettaient de caractériser la volonté d’AQMI de commettre des attentats en Europe depuis le Sahel, volonté déclinant un ordre de l’état-major d’Al-Qaida. Ce risque est dorénavant pris en compte par nos partenaires internationaux, convaincus que la lutte contre le terrorisme au Sahel est un enjeu majeur qui dépasse les frontières sahéliennes.

En outre, au-delà de la menace que ces groupes font peser sur la France et l’Europe, ils ont déjà directement visé des Occidentaux et nos intérêts sur place. Le 1er février dernier, le directeur général de la sécurité extérieure rappelait ainsi qu’Al-Qaida était « responsable des attentats meurtriers qui ont ensanglanté la région et visé des Occidentaux, comme en 2015 à Bamako, en 2016 à Grand Bassam en Côte d’Ivoire, en 2017 comme en 2018 à Ouagadougou. À cela s’ajoute une liste de près de 60 ressortissants étrangers kidnappés, parmi lesquels de nombreux Français, dont plusieurs ont été lâchement assassinés ([19]) » : Michel Germaneau, enlevé le 20 avril 2010 au Niger, exécuté le 24 juillet 2010 au Mali, Antoine de Leocour et Vincent Delory, enlevés le 7 janvier 2011 à Niamey, tués le 8 janvier 2011 lors de leur opération de libération, Philippe Verdon, enlevé le 24 novembre 2011 au Mali, assassiné le 10 mars 2013, Gilberto Rodrigues Leal, enlevé le 20 novembre 2012 au Mali, décédé en détention au second semestre 2013.

4.   L’accroissement des violences est manifeste

L’expansion territoriale des groupes terroristes s’est mécaniquement accompagnée d’un accroissement du niveau de violence, la déstabilisation terroriste venant déclencher des tensions latentes. Celui-ci s’est accru au cours des années 2018 et 2019, qui ont été particulièrement dures pour les forces locales, les forces internationales – notamment françaises – et surtout les populations civiles. Le 11 juin 2019, auditionné par la commission de la Défense nationale et des forces armées de l’Assemblée nationale, le général d’armée François Lecointre, chef d’état-major des armées, indiquait d’ailleurs penser que « la réalité est que l’expression de la violence vient aggraver une dégradation générale des conditions de vie de ces populations, et que nous sommes, nous militaires, confrontés à nos propres limites : nous ne pouvons agir que dans cette mise en œuvre de la force ». Ajoutant penser « malheureusement qu’aujourd’hui, les conditions d’une extension de la déstabilisation de la zone sont réunies » ([20]).

Huit ans après le déclenchement de l’opération Serval, on dénombre ainsi davantage d’attaques, davantage de victimes et davantage de réfugiés.

Incidents au Sahel (2013-2020)

Source : ACLED (Armed Conflict Event Data Project), 2020. Rapport de l’International crisis group (ISG) » Réordonner les stratégies de stabilisation du Sahel », 1er février 2021.

Les populations civiles sont évidemment les premières victimes de l’accroissement des violences. Lors de son audition par les rapporteures, M. Vianney Bisimwa a ainsi souligné qu’entre 2017 et 2020, les attaques contre les civils ont quintuplé, 2020 ayant été l’année la plus meurtrière avec 2 300 morts au Niger, au Burkina Faso et au Mali, un chiffre multiplié par sept par rapport à l’année 2017. Durant la même période, plus de 1 000 membres des forces de défense et de sécurité de ces trois pays ont également été tués, soit trois fois plus qu’en 2017. Les civils pâtissent également directement de la pose par les terroristes d’engins explosifs improvisés (EEI ou, selon l’acronyme anglais, IED pour improvised explosive devices). Le dernier rapport du Secrétaire général de l’ONU sur la situation au Mali, publié le 28 décembre 2020, indique ainsi qu’au cours du dernier semestre de l’année 2020, « 6 civils ont été tués et 10 ont été blessés dans les régions de Gao, de Kidal et de Sikasso » du fait des EEI. De même, le rapport fait état, au 1er décembre 2020, de 82 civils tués, 175 blessés et 163 enlevés dans tout le Mali au cours des trois mois précédents, ajoutant que « dans la région de Tombouctou, les menaces que les groupes extrémistes violents continuent de faire peser sur les civils restent très préoccupantes. » ([21])

Les violences ont également entraîné un accroissement du nombre de personnes déplacées. À titre d’exemple, le nombre de réfugiés a été multiplié par sept au Burkina Faso entre 2018 et 2020, évolution d’autant plus spectaculaire que le pays ne comptait aucun réfugié cinq ans auparavant.

Une analyse plus fine de l’évolution des violences commises en bande sahélo-saharienne illustre de manière incontestable le tournant qu’ont représenté les années 2018 et 2019.

Actes de violences au Sahel en 2020 et Évolution depuis 2016

Source : ACLED (Armed Conflict Event Data Project).

II.   Les groupes terroristes ne constituent pas la seule menace pour la stabilité du Sahel

Les actes de violences et de déstabilisation qui frappent le Sahel ne sont toutefois pas le seul fait des groupes terroristes. Ils sont aussi celui des groupes armés signataires (GAS) de l’Accord pour la paix et la réconciliation issu du processus d’Alger, mais également le résultat des tensions communautaires, voire ethniques, qui parcourent la région, ainsi que des activités criminelles de groupes de bandits.

A.   Le Nord du Mali, objet permanent de lutte et de déstabilisation

Ce n’est pas uniquement la crise qui agite le Mali depuis le début des années 2010 qui a fait de certains territoires des zones de droit contestées. Le Nord du Mali l’était déjà dans les années 2000 et l’État était absent de nombreuses parties du pays. Comme l’a rappelé aux rapporteures M. Yvan Guichaoua, cette région est un objet de lutte depuis la première rébellion touarègue de 1963, matée par la violence, et dont le souvenir continue de mobiliser les combattants actuels.

1.   L’Accord pour la paix et la réconciliation de 2015 est pour l’heure un échec

Trois ans après l’éclatement de la crise de 2012, l’Accord pour la paix et la réconciliation au Mali (APR) ([22]), issu du processus d’Alger, est signé entre le gouvernement malien et deux coalitions de groupes armés issus du Nord du pays, la Plateforme du 14 juin, dite « la Plateforme », alors réputée proche du gouvernement, et la Coalition des mouvements de l’Azawad (CMA), fédération de mouvements entrés en rébellion contre l’État malien, partisane d’une très forte autonomie des régions du Nord et composée de groupes prônant une vision plus conservatrice de l’islam. Paraphé à Alger le 1er mars 2015, cet accord a ensuite été signé à Bamako en deux temps, le 15 mai avec la Plateforme, puis le 20 juin 2015 avec la CMA. L’incapacité de réunir les différentes parties plaçait dès l’origine l’APR sous d’obscures hospices, d’autant que l’accord de Ouagadougou, signé le 18 juin 2013 entre la République du Mali et les groupes armés rebelles touaregs s’était rapidement soldé par un échec.

Ainsi va d’ailleurs la vie des accords censés apaiser les relations entre l’État malien et les mouvements touaregs, car avant l’APR, un autre accord avait été signé, en 2008, entre le gouvernement malien et la rébellion touarègue, représentée par l’Alliance démocratique du 23 mai pour le changement, déjà à Alger. Cet accord faisait lui-même suite à un accord de paix signé, également à Alger, en juillet 2006.

De manière schématique, l’APR prévoit notamment de rétablir la paix au Mali par une décentralisation soutenue (dite « régionalisation »), la création d’une armée reconstituée intégrant les anciens groupes armés signataires – dans le cadre d’un processus de désarmement, de démobilisation et de réintégration, dit DDR –, et des mesures de développement économique spécifiques au Nord du pays, le tout appuyé par un effort de dialogue, de justice et de réconciliation nationale ([23]).

Dans une étude publiée le 24 juin 2020 consacrée à la mise en œuvre de l’Accord d’Alger ([24]), l’organisation non gouvernementale International crisis group relève que celle-ci « demeure incomplète et laborieuse cinq ans après sa signature ». L’étude rappelle notamment que selon le Centre Carter, qui s’est vu confier, à la fin de l’année 2017, le rôle d’observateur indépendant au Mali, le processus de mise en œuvre de l’accord ne progresse quasiment pas : « 22 % des dispositions de l’accord étaient mis en œuvre en 2017, contre 23 % trois ans plus tard ; aucun des cinq piliers sur lesquels se fonde l’accord n’a été appliqué de façon satisfaisante ». Et souligne que les lenteurs concernent en particulier la réforme de la régionalisation.

La mise en œuvre du processus de désarmement, de démobilisation et de réintégration (DDR) illustre à elle seule l’échec de la mise en œuvre de l’APR. En 2018, une note publiée par la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) relevait déjà qu’il s’agissait d’un parcours « semé d’embûches » ([25]), soulignant par exemple que le processus de DDR a débuté trois ans après la signature de l’Accord, alors qu’il aurait dû être engagé au bout de soixante jours, soit en septembre 2015. L’étude relève que « l’absence de confiance entre les parties entraîne des délais » à chaque étape, d’autant que près de 85 000 combattants ont finalement été enregistrés par les groupes signataires. À l’été 2020, selon les chiffres publiés par ICG, seuls 1 840 combattants avaient été intégrés dans le processus de DDR, un chiffre bien éloigné de l’objectif fixé par le Conseil de sécurité des Nations unies ([26]) de voir réintégrés 3 000 combattants en juin 2020.

Le désarmement est pour l’heure théorique et n’a concerné à ce jour, selon M. Nicolas Normand, ancien ambassadeur de France au Mali, « que 1 840 armes légères et obsolètes sur 26 108 armes enregistrées. Les mouvements armés n’ont déposé que des fusils mauser et des petits pistolets, alors que l’armement enregistré, selon le rapport d’étape de septembre 2018 de la commission compétente, dénombrait 990 mitrailleuses, 225 roquettes, 490 armes lourdes, six missiles, 201 obus, 5 943 pistolet-mitrailleurs, 3 736 carabines, etc. » ([27]).

En définitive, ainsi que l’a indiqué aux rapporteures le colonel (ER) Michel Goya, le Nord du Mali demeure un foyer de crise explosif, car si le conflit de « l’Azawad » semble gelé, il reste latent, et ce d’autant que les groupes armés signataires de l’accord jouent un rôle ambivalent.

2.   Le rôle ambivalent des groupes armés signataires de l’Accord de paix et de réconciliation de 2015

Le 7 septembre 2019, à l’occasion d’un déplacement à Bamako, le président nigérien Mahamadou Issoufou déclare que « Kidal est une menace pour la sécurité intérieure du Niger », précisant constater : « avec beaucoup de regret, qu’il y a des mouvements signataires des accords de paix d’Alger qui ont une position ambiguë, qu’il y a des mouvements signataires des accords de paix d’Alger qui sont de connivence avec les terroristes. Nous ne pouvons l’admettre. » ([28])

Les groupes armés rebelles de nature autonomiste ou indépendantiste, particulièrement les groupes armés signataires (GAS) de l’Accord pour la paix et la réconciliation au Mali (APR) issu du processus d’Alger, jouent en effet un rôle trouble, et contribuent à la déstabilisation de la zone. Comme l’a expliqué aux rapporteures Mme Niagalé Bagayoko, les dernières années ont été marquées par une profonde reconfiguration de ces mouvements. Ainsi, la CMA, principalement articulée autour du Haut conseil pour l’unité de l’Azawad (HCUA), mouvement politique et militaire touareg formé le 2 mai 2013 et tenu par les autorités traditionnelles de la ville de Kidal, est parvenue à rallier d’anciens combattants des groupes affiliés à la Plateforme.

En outre, la porosité entre les GAS et les GAT est bel et bien réelle. C’est ainsi que le HCUA est constitué de Touaregs de la tribu des Ifoghas et de transfuges du groupe terroriste Ansar Dine. Dans un article du Monde daté du 28 août 2018 ([29]), la journaliste Morgane Le Cam, correspondante à Bamako, indique ainsi que « les Nations unies (ONU), via leur groupe d’experts indépendants sur le Mali, dénoncent, noms à l’appui, l’implication de membres de groupes armés signataires de l’accord de paix d’Alger ou désignés comme « coopératifs » dans des attaques terroristes, mais aussi dans le trafic de migrants et de drogues » ajoutant « D’autant que des membres de groupes qui ont directement signé l’accord d’Alger sont également mis en cause. Le maire de Talataye, dans la région de Gao, est l’un d’eux : « Salah Ag Ahmed a été présenté au panel par plusieurs sources indépendantes comme membre proéminent du HCUA [Haut Conseil pour l’unité de l’Azawad], proche d’Iyad Ag Ghali (…) et comme agent de liaison entre les groupes djihadistes Ansar Eddine et l’EIGS. » Cette porosité a éclaté au grand jour lorsque les affrontements inter-djihadistes sont apparus, des membres du HCUA ayant prêté main forte au RVIM face à l’EIGS.

Les GAS semblent ainsi poursuivre leur propre agenda, afin de tirer le meilleur parti de la situation politique actuelle.

B.   Les tensions communautaires sont au plus haut

1.   La crise sécuritaire a exacerbé les tensions communautaires

La crise a également attisé les violences entre les groupes communautaires dans toute la région, provoquée probablement par les difficultés d’accès aux ressources, notamment  à l’eau et à la terre. C’est ainsi que « la récurrence des aléas climatiques extrêmes observée ces dernières années, notamment avec des sécheresses plus intenses et fréquentes, modifie les habitudes de transhumance des pasteurs, conduisant à des mouvements de plus en plus précoces qui sont sources de conflits autour de l’accès aux ressources. […] Les conflits localisés autour de l’accès aux ressources et la précarité économique des acteurs, accentuée en période de sécheresse, peuvent être alors à l’origine de conflits régionaux plus généralisés. » ([30]) Dans ce contexte, le climat de violence propagé par les groupes terroristes et la plus grande circulation des armes a décomplexé certaines communautés, et attisé des tensions inter-ethniques. Dans le centre du pays, on distingue ainsi clairement le plateau Dogon, à l’est, et le cœur de la zone d’influence de la katiba du Macina, à dominante peule, à l’ouest. Ces tensions intercommunautaires rendent encore plus complexe l’appréhension de la situation sécuritaire, d’autant qu’elles se superposent parfois à la menace terroriste. C’est ainsi que certains groupes sont réputés pour être composés en majorité de combattants peuls : la katiba du Macina, la katiba Serma, la faction burkinabè Ansarul Islam, enfin, l’État islamique au Grand Sahara (EIGS). Et même si ces groupes comptent des combattants de nombreuses autres communautés (Touaregs, Arabes, Songhaïs, Dogons, Sénoufos, Mossis), les Peuls sont réputés particulièrement engagés dans les groupes terroristes ([31]). Pour certains observateurs, à l’instar de M. Bernard Lugan, les rivalités ethniques constituent le cœur de la crise qui touche le Sahel.

En outre, comme le relevait M. Adam Thiam dans le rapport précité, « on occulte trop souvent la dimension intra-ethnique des tensions », avec des « différences statutaires héritées notamment de l’empire peul de Macina (XIXe siècle), [qui] sont intégrées à un ensemble de règles et pratiques qui structurent l’économie politique de l’élevage et de l’agriculture dans le Delta du Niger ». Le rapport de la FIDH et de l’AMDH précité indique ainsi : « la société peule est loin d’être homogène. On y trouve des catégories de dominants et de dominés, elles-mêmes divisées en sous-catégories. Les « nobles » ou « libres » (rimbe) dominent statutairement les castes artisanes (neenbe) et les descendants d’esclaves (rimaybe) ».

Dans ce contexte, Mme Niagalé Bagayoko a notamment mis en lumière, lors de son audition, la sous-estimation des bouleversements sociétaux introduits sous le fait des réformes inspirées par les partenaires internationaux (démocratisation, décentralisation, promotion du genre, etc.) dans des sociétés sahéliennes encore extrêmement hiérarchisées. À titre d’exemple, les modes de désignation démocratique des responsables politiques au niveau local heurtent parfois la détermination des autorités traditionnelles à conserver leurs prérogatives : l’introduction du modèle représentatif a ainsi pu conduire à l’élection de personnes issues de catégories sociales jugées « inférieures », et donc mal acceptées.

Considérée comme l’activité la plus noble et la plus aristocratique dans certaines communautés, le pastoralisme est aujourd’hui en crise, notamment en raison du soutien à l’agriculture promu par de nombreuses politiques de développement. Par ailleurs, des membres de catégories sociales traditionnellement jugées « inférieures » peuvent choisir de rejoindre des groupes violents dans le but de modifier l’ordre établi.

Il résulte de ces bouleversements et de l’attisement des tensions d’importantes violences prenant quasiment la forme d’expéditions punitives ethniques. Celles-ci visent tant les Peuls, au travers notamment des actions de la milice d’autodéfense de l’ethnie Dogon Dan Na Ambassagou ([32]) ou d’exactions commises par les forces armées maliennes (FAMas), que les Dogons ; le Peul Amadou Koufa, à la tête de la katiba du Macina, s’est aussi fait connaître en dénonçant les injustices faites à ses « frères ».

2.   Des groupes d’auto-défense violents ont émergé

L’émergence de groupes d’auto-défense ne date pas de l’éclatement de la crise de 2012, comme en témoignent les exemples des milices songhaïe Gandakoye et Ganda Izo, qui existent depuis les années 1990. Toutefois, ces groupes d’autodéfense se sont multipliés à la faveur de la crise, d’abord au Burkina Faso, de manière autonome, comme les groupes d’auto-défense « keogl-weogo » ou des groupes de chasseurs dozos. Ces groupes sont d’ailleurs largement soutenus par les populations qui refusent leur démantèlement.

Au Burkina Faso, l’institutionnalisation de certains d’entre eux a été actée par la loi sur les Volontaires pour la défense de la patrie (VDP), promulguée le 21 janvier 2020, qui permet d’enrôler les Burkinabè âgés de plus de 18 ans, comme « auxiliaires des forces de défense et de sécurité (FDS), pour servir de façon volontaire les intérêts sécuritaires de leur village ou de leur secteur de résidence » ([33]). Les missions du volontaire sont « de contribuer, au besoin par la force des armes, à la défense et à la protection des personnes et des biens de son village ou de son secteur de résidence, en vertu d’un contrat signé entre le volontaire et l’État ». Ce contrat est valable pour une durée d’un an, renouvelable chaque année dans la limite de cinq ans. Pour les autorités burkinabè, il s’agit ainsi de mettre en place des forces de proximité, en assumant le fait que les différentes communautés doivent jouer un rôle central dans l’offre de sécurité.

Ces groupes d’auto-défense sont rapidement devenus des groupes communautaires, dont certains se sont montrés particulièrement violents, à l’instar de la milice Dan Na Ambassagou, tristement célèbre depuis qu’elle a été accusée de se livrer à des massacres à l’encontre de la communauté peule, comme dans le village malien d’Ogossagou, qui a coûté la vie à 157 Peuls, dont 46 enfants, et a blessé 65 autres civils, 95 % du village ayant été incendié selon le bilan établi par la MINUSMA ([34]).

Après le Burkina Faso et le Mali, il semblerait qu’à l’aune des massacres de civils qui se produisent dans la zone des trois frontières, côté nigérien, certaines communautés nigériennes s’organisent progressivement pour assurer leur propre défense dans l’ouest du Niger, en particulier parmi les Zermas, les Peuls et les Touaregs, selon les informations communiquées aux rapporteures.

C.   Le banditisme n’a pas faibli

1.   Le Sahel est historiquement une zone de trafic

Le rapport d’information de MM. Christophe Guilloteau et Philippe Nauche soulignait déjà, à l’été 2013, combien le Sahel constituait un « champ d’opération privilégié pour les organisations criminelles » ([35]). Un article de la revue Politique internationale du printemps 2013 ([36]) montrait ainsi la diversité de ces trafics, qu’il s’agisse de stupéfiants (résine de cannabis, cocaïne et héroïne), de voitures volées, d’armes légères, de médicaments, de carburant ou de trafic de migrants.

Les acteurs criminels, qui se livrent à des trafics de biens licites (denrées alimentaires, voitures, notamment) et de biens illicites (cigarettes contrefaites, drogues principalement) participent ainsi à la déstabilisation de la bande sahélo-saharienne. Certains GAS sont impliqués dans de tels trafics et ces acteurs criminels entretiennent aussi des liens avec certains groupes terroristes. Le rapport d’information précité relevait ainsi que le MUJAO, établi dans la région de Gao, souvent appelée « cocaïne city » à l’époque, était davantage impliqué dans des trafics mafieux.

2.   La crise sécuritaire a favorisé l’accroissement des actes de criminalité

Le contrôle d’aires géographiques revêt d’abord un enjeu de contrôle des flux (marchandises, armes, drogues, personnes), par la mise en place de « péages » permettant de capter une manne financière considérable. Le Sahel constitue ainsi une zone stratégique, au cœur des flux, comme le montre la carte ci-dessous s’agissant des flux de bétail.

Mobilité du bÉtail au Sahel

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Source : « Le pastoralisme, un facteur de stabilité essentiel dans le Sahel », Lucie Royer et Stéphanie Brunelin, Idées pour le développement, 18 juin 2020.

Au-delà, le dernier rapport du Secrétaire général des Nations unies sur la situation au Mali, précité, note ainsi que « la criminalité et l’intimidation par la violence ont persisté le long des axes routiers Ansongo-Labézanga et Ansongo-Ménaka, ce qui montre la nécessité d’un renforcement de la présence des forces de sécurité. Des enlèvements de filles et de femmes dont on soupçonne qu’ils sont le fait d’éléments armés radicaux ont été signalés et la violence contre les civils s’est poursuivie dans la commune d’In-Tillit, en particulier contre les chercheurs d’or se livrant à des activités minières illégales. »

L’affaiblissement de la présence de l’État et la multiplication des zones de non-droit a donc conduit à l’accroissement des actes de criminalité, d’autant que leur résorption ne fait pas partie du mandat des forces internationales engagées au Sahel, et notamment pas de l’opération Barkhane, pilier de la lutte contre le terrorisme sahélien.


   Deuxième partie

   Barkhane, une opération au cœur de l’action en faveur de la stabilisation du Sahel

I.   Barkhane, socle robuste de la lutte contre le terrorisme

A.   Une opération dynamique, en perpétuelle adaptation

1.   La mission de Barkhane

a.   Un objectif ultime : contenir la menace à un niveau jugé acceptable

Prenant la suite de l’opération Serval, le 1er août 2014, Barkhane a consisté à régionaliser l’action des forces françaises à l’échelle des cinq pays du Sahel : la Mauritanie, le Mali, le Niger, le Burkina Faso et le Tchad. Dans les faits, les forces françaises interviennent essentiellement au Mali et dans la zone des trois frontières. Barkhane n’a eu de cesse de s’adapter à l’évolution de la menace, du contexte politique et des moyens consentis. Plus largement, depuis le déclenchement de l’opération Serval, l’engagement des forces françaises a ainsi connu plusieurs phases, que l’on peut résumer de manière schématique, et donc forcément réductrice, de la manière suivante :

– le temps de l’urgence, entre 2013 et 2014, afin de stopper l’avancée des colonnes rebello-terroristes déferlant du nord du Mali vers Bamako ;

– l’endiguement de la menace terroriste dans le Nord, entre 2015 et 2017, dans le cadre de la mise en œuvre de l’Accord pour la paix et la réconciliation (APR), dit accord d’Alger, de juin 2015 ;

– le temps de la transition d’une logique cinétique à une logique de plus en plus partenariale, depuis 2018.

Malgré ces différentes phases, le but de l’opération Barkhane – ce que les militaires appellent « l’état recherché (EFR) » – est, quant à lui, plutôt stable, et sa pertinence n’est pas en question.

Il s’agit de mettre la menace terroriste à la portée des forces locales, ce qui suppose d’actionner deux leviers : d’une part, affaiblir les groupes armés terroristes (GAT), cœur de l’opération Barkhane ; d’autre part, contribuer à l’autonomisation progressive des forces locales, grâce à des actions de formation et, surtout, un accompagnement des forces locales sur le terrain. D’ailleurs, lors de leur déplacement à Niamey et Gao, réalisé au début du mois de novembre, les rapporteures ont pu mesurer que tous les militaires rencontrés sont conscients qu’il ne s’agit pas pour eux d’éradiquer l’ensemble des groupes terroristes, mais bien de les contenir pour permettre aux capacités sécuritaires des États de la sous-région de se développer suffisamment pour initier un cercle vertueux conduisant au retour de l’État, au développement économique et à la paix civile.

b.   Une logique : le partenariat

La logique partenariale se trouve au cœur de l’action de Barkhane. Elle constitue même le « principe fondateur » de l’opération selon le ministère des Armées, afin de « favoriser l’appropriation par les pays partenaires du G5 Sahel de la lutte contre les groupes armés terroristes » ([37]).

De manière schématique, s’agissant de la lutte contre le terrorisme, Barkhane intervient d’abord en partenariat avec les forces armées locales, et d’abord les forces armées maliennes (FAMa) et la force conjointe du G5 Sahel, et également avec les missions multilatérales onusiennes et européennes. Concernant le deuxième volet de son action, celui de l’appui aux forces locales, les initiatives et acteurs sont plus nombreux mais Barkhane, au travers de son partenariat de combat, continue d’appuyer au plus près les forces armées du G5 Sahel.

i.   Les forces armées maliennes

Les (FAMa) sont composées théoriquement de 37 000 militaires ([38]), pour un budget de 420 millions d’euros. Elles sont déployées sur trois théâtres d’opérations : Ouest, Centre (Mopti), Est (Gao). 6 000 hommes sont théoriquement déployés autour de Gao, mais il a été indiqué aux rapporteures que ce chiffre était sans doute sur-évalué, et que les effectifs réellement déployés seraient plutôt de 2 000 personnels. Parmi eux, 600 environ ont été formés par Barkhane, soit trois unités légères de reconnaissance et d’intervention (ULRI – trois étaient encore à former au moment du déplacement effectué par les rapporteures, au début du mois de novembre) et deux unités spéciales anti-terroristes (USAT – cinq en attente de formation à la même époque).

Cet écart témoigne de l’ampleur des formations qui restent encore à réaliser alors que l’objectif stratégique des FAMa est d’être en capacité de sécuriser les élections maliennes qui doivent se tenir début 2022.

ii.   La Force conjointe du G5 Sahel

La Force conjointe du G5 Sahel, créée le 2 juillet 2017 à l’occasion d’un Sommet du G5 Sahel organisé à Bamako, compte environ 6 000 hommes et dispose de huit bataillons, depuis le déploiement du nouveau bataillon tchadien dans la zone des trois frontières décidé lors du Sommet de N’Djamena. Elle a pour mission de coordonner la lutte contre le terrorisme et le crime organisé dans les zones transfrontalières. De fait, seuls les quatre bataillons du fuseau Centre, répartis dans la région des trois frontières en un bataillon burkinabé, un bataillon malien, un bataillon nigérien et le bataillon tchadien précité, conduisent des missions conjointes grâce au poste de commandement conjoint (PCC), opérationnel depuis mars 2020, enrichi par une cellule de fusionnement du renseignement tactique (voir infra). Après une longue gestation due, notamment, à la complexité qui préside à la constitution d’un état-major interallié, la Force conjointe est désormais opérationnelle et produit des effets tactiques complémentaires de Barkhane.

Aux yeux des rapporteures, il est désormais possible d’assurer que deux forces participent pleinement à la lutte contre les GAT : la Force conjointe et Barkhane.

La force conjointe du G5 Sahel

Source : état-major des armées.

iii.   La MINUSMA

La Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA) ([39]), créée par la résolution 2100 du Conseil de sécurité des Nations unies du 25 avril 2013, constitue également un partenaire de Barkhane, selon une logique de soutien mutuel. C’est ainsi que certains moyens de la mission onusienne ont pu être employés au profit de Barkhane, en particulier dans le domaine du transport logistique.

En revanche, les moyens de la MINUSMA ne peuvent participer directement aux interventions cinétiques de Barkhane comme, du reste, des autres forces nationales ou internationales engagées au Sahel. De manière concrète, cela signifie notamment que les renseignements collectés par les moyens de la MINUSMA ne contribuent pas au processus de ciblage conduit par les forces françaises. Un tel cloisonnement suscite parfois quelques incompréhensions au sein de Barkhane, où il peut être regretté que l’ensemble des moyens disponibles ne concourent pas entièrement à l’action militaire, surtout quand ils sont mis en œuvre par nos partenaires européens. Des drones allemands Heron y sont par exemple déployés. Tel n’est toutefois heureusement pas le cas si les moyens de la MINUSMA détectent une menace imminente sur l’un de ses partenaires, qu’il s’agisse de Barkhane, des forces armées nationales ou de la force conjointe du G5 Sahel.

Le rôle militaire de la MINUSMA est toutefois important pour le contrôle des principaux axes logistiques reliant le Mali au Niger et le Liptako au Gourma. Il l’est aussi au soutien de l’armée malienne revenue à Kidal comme à la sécurisation des « colonnes foraines » (voir infra) et à la reconstruction des postes des FAMa. La MINUSMA joue également un rôle de soutien – certes perfectible – à la force conjointe dans le cadre du mécanisme tripartite.

iv.   EUTM Mali ([40])

Le premier mandat de la Mission de formation de l’Union européenne au Mali (European Union training mission – EUTM Mali) a été fixé par la décision du Conseil n° 2013/34/PESC du 17 janvier 2013. L’objectif de cette mission est de « fournir, dans le sud du Mali, des conseils en matière militaire et en ce qui concerne la formation aux forces armées maliennes opérant sous le contrôle des autorités civiles légitimes, afin de contribuer à rétablir leurs capacités militaires et de leur permettre de mener des opérations militaires visant à rétablir l’intégrité territoriale du Mali et à réduire la menace constituée par les groupes terroristes ». Après avoir précisé que les personnels de la mission ne participeront pas à des opérations de combat, la décision indique qu’EUTM Mali fournira :

– un appui à la formation des forces armées maliennes ;

– des formations et conseils en ce qui concerne le commandement et le contrôle, la chaîne logistique et les ressources humaines, ainsi que des formations en matière de droit international humanitaire, de protection des civils et de droits de l’homme.

Lors de son audition, l’amiral Bléjean a indiqué aux rapporteures qu’une récente visite de terrain l’ayant conduit à Koulikoro, Gao, Sévaré et Mopti, lui avait permis de mesurer combien la coordination entre EUTM Mali et les autres forces comme la MINUSMA ou Barkhane donnait satisfaction, grâce notamment à la présence d’officiers de liaison au sein des différentes entités. EUTM Mali s’appuie également sur Barkhane sur le plan logistique.

Les différents mandats d’EUTM Mali

- Le premier mandat de l’EUTM Mali a été approuvé par la décision 2013/34/PESC du Conseil du 17 janvier 2013.

Concrètement, le premier mandat prévoyait la formation de Groupements tactiques interarmes (GTIA) composés de 700 à 800 soldats, pour un total de 6 000 à 7 000 soldats. En douze semaines, EUTM Mali doit former des bataillons de Maliens, qui arrivent parfois sans formation antérieure et qu’elle ne sélectionne pas, et leur permettre d’être opérationnels rapidement contre les groupes terroristes. Les deux premières semaines sont consacrées aux fondamentaux, base de la formation spécialisée (infanterie, génie, commando, logistique…), puis vient une formation en petits groupes. L’entraînement se conclut par trois semaines d’exercices par spécialité et un exercice de synthèse final pour l’ensemble du bataillon. Ce choix de former des bataillons et non des individus est une demande des Maliens qui avaient besoin, de manière urgente, de troupes opérationnelles pour lutter contre les djihadistes au Nord.

De plus, EUTM Mali conseille au niveau central le Ministère de la Défense malien et les FAMa ainsi que les commandements militaires de régions militaires en vue de les assister dans la mise en place des réformes structurelles décidées par la Loi de programmation militaire, ainsi que dans l’évaluation de leur avancée.

- L’approbation de la décision 2014/220/PESC du Conseil du 15 avril 2014 a marqué le début du deuxième mandat de l’EUTM Mali, sans variations significatives, sauf pour sa prorogation jusqu’au 18 mai 2016.

- Le troisième Mandat a débuté avec l’adoption de la décision 2016/446/PESC du Conseil du 23 mars 2016.

À la suite d’un réexamen stratégique en 2016, le Comité politique et de sécurité (COPS) a en effet recommandé d’adapter le mandat d’EUTM Mali et de le proroger pour une période de deux ans, jusqu’au 18 mai 2018. Cette recommandation a été suivie par le Conseil dans sa décision 2 016/446/PESC du 23 mars 2016. Si l’objectif général de la mission reste le même, désormais, « ses actions s’étendent jusqu’à la boucle du fleuve Niger comprenant les communes de Gao et de Tombouctou ». Toute référence au sud du Mali a donc été supprimée, en lien avec la volonté de déployer de véritables garnisons au Nord du Mali et non plus seulement dans le Centre et le Sud. Surtout deux nouveaux objectifs ont été ajoutés :

- Le quatrième mandat a été approuvé par la décision 2018/716/PESC du Conseil du 14 mai 2018. Dans le cadre de ce nouveau mandat, l’appui au G5 Sahel a été renforcé par des activités de formation, d’encadrement et de conseil, et la mission est prolongée jusqu’au 18 mai 2020.

- Le 23 mars 2020, le Conseil de l’Union Européenne (UE) a décidé de prolonger le mandat de l’EUTM Mali jusqu’au 18 mai 2024. Cette décision fait suite à un processus de révision stratégique conduit par l’Union européenne.

C’est la première fois que le mandat a été prolongé pour une période de quatre ans. La zone d’opérations de la Mission a été élargie et comprend maintenant l’ensemble du Mali. En outre, le Conseil a également autorisé l’extension de la zone d’opérations de l’EUTM Mali afin de fournir une assistance militaire au Burkina Faso et au Niger (voir infra). Le Conseil a alloué à la mission un budget de 133,7 millions d’euros pour l’ensemble de la période.

La crise sanitaire de la Covid-19 et la décision de l’UE de suspendre la mission EUTM Mali après le coup d’État du 18 août au Mali ont conduit à une quasi-suspension des actions de formation d’avril à mi-octobre 2020.

Cette situation s’est révélée dramatique pour les FAMa et a conduit à des transferts de charge sur Barkhane. La situation était d’autant plus critique que les huit groupements tactiques interarmes (GTIA) formés par EUTM Mali n’avaient jamais pu être régénérés, ce qui signifie que leur capacité opérationnelle était déjà significativement entamée au moment de la suspension des formations.

2.   Le défi de la coordination

a.   Au plan national

Au Sahel, la France mène donc des opérations conventionnelles, au travers de Barkhane, des opérations spéciales, au travers de Sabre, ainsi que des opérations clandestines.

La coordination inter-armées et inter-services constitue un enjeu de premier ordre et, de l’avis de l’ensemble des personnes auditionnées par les rapporteures, elle ne pose aucune difficulté majeure. Comme leur ont indiqué les représentants du centre de planification et de conduite des opérations, l’arbitrage peut parfois se révéler plus délicat en inter-théâtres, s’agissant des demandes de déploiement de matériels comptés. C’est notamment le cas pour le Transall C160 Gabriel, appareil dédié à la collecte de renseignements.

b.   Au plan international

Sur le plan international, la coordination entre les différentes forces engagées est d’autant plus importante que les mandats sont différents, et que les zones d’intervention se recoupent par endroits. Il s’agit donc de mettre en œuvre des processus de « déconfliction », c’est-à-dire de coordination entre les différentes chaînes de commandement, qui permettent par exemple d’éviter des tirs fratricides. Pour ce faire, plusieurs structures ad hoc ont été constituées, à l’instar de l’Instance de coordination militaire du Mali (ICMM) ou du Mécanisme de commandement conjoint (MCC) de la force du G5 Sahel.

L’ICMM réunit les quatre commandeurs des forces internationales engagées au Mali – MINUSMA, EUTM Mali, force conjointe du G5 Sahel et Barkhane – ainsi que le chef d’état-major des forces armées maliennes (FAMa). Cette instance a pour objectif de « renforcer la coopération en matière de sécurité, d’échange d’informations et de soutien entre les principaux acteurs de la paix et la sécurité au profit du peuple malien » ([41]). Il s’agit ainsi de répondre à l’exigence de coordination fixée par le Conseil de sécurité des Nations unies, et rappelée dans la résolution 2531 du 3 juillet 2020, aux termes de laquelle « Le Conseil prie le Secrétaire général de veiller à ce que la MINUSMA, les Forces de défense et de sécurité maliennes, la Force conjointe du G5 Sahel, les forces françaises et les missions de l’Union européenne au Mali coordonnent leurs activités, échangent des informations et se prêtent l’appui voulu. La MINUSMA, poursuit le Conseil, doit organiser régulièrement des réunions de l’Instance de coordination au Mali, principal cadre permettant cette coordination » ([42]).

En outre, au Sommet de Pau a également été acté le renforcement de l’interopérabilité entre les forces des États sahéliens, la force conjointe du G5 Sahel et Barkhane, au travers d’une plus grande coordination entre leurs opérations. S’agissant de la zone des trois frontières, l’institution du Mécanisme de commandement conjoint (MCC) a permis de synchroniser les opérations conduites dans cette zone, et à la force conjointe du G5 Sahel de monter en puissance en planifiant ses propres opérations, d’autant qu’une cellule de fusionnement du renseignement lui a été accolée.

Source : état-major des armées.

3.   Les moyens de Barkhane

Illustration du dynamisme de l’opération Barkhane, son dispositif s’est adapté au fil des années, avec un accroissement progressif et quasi continu des effectifs déployés :

– 3 500 personnels à son lancement ;

– 4050 personnels en 2016 ;

– 4 800 personnels en 2017, dans le cadre d’un recentrage des opérations dans la boucle du Niger, accompagné d’un effort dans la région du Liptako (Mali) ;

– 4 650 personnels en 2019, malgré une extension de la zone d’intervention vers le Gourma (Mali) ;

– 5 250 personnels au maximum en 2020, dans la foulée du Sommet de Pau, afin de mettre en place le renfort (« surge ») qui y avait été décidé. À l’occasion du Sommet de N’Djamena des 15 et 16 février 2021, le Président de la République a décidé de maintenir le surge, au moins pour quatre mois, afin d’accompagner la montée en puissance de la force Takuba et de nos partenaires sahéliens dans la zone des trois frontières.

Dispositif de l’opération Barkhane

Source : dossier de presse de l’opération Barkhane, 2 mars 2021.

a.   Les moyens terrestres et aéroterrestres

Le volet terrestre de l’opération Barkhane regroupe environ 1 500 militaires, répartis entre la plateforme opérationnelle désert (PfOD) de Gao et différents détachements à Kidal, Ménaka, Tessalit, Gossi et Tombouctou. Les hélicoptères de l’ALAT sont également compris parmi les moyens terrestres et aéroterrestres.

Comme l’indique le site du ministère des Armées ([43]), les nombreuses relèves intervenues au cours des dernières semaines ont été l’occasion d’adapter le dispositif de Barkhane, aujourd’hui réorganisés autour de cinq Groupements tactiques désert (GTD) et du groupement commando :

– le GTD Bison

Succédant au GTD Lamy, le GTD Bison est armé par le 126e régiment d’infanterie (126e RI), renforcé du 2e régiment d’infanterie de marine (2e RIMa), du régiment d’infanterie chars de marine (RICM) et des appuis du 6e régiment du génie (6e RG) et du 11e régiment d’artillerie de marine (11e RAMa) est opérationnel depuis le 10 mars. Assurant la protection du dispositif français, il mènera également des actions de combat dans la région des trois frontières ;

– le GTD Douaumont

Le GTD Douaumont est armé par le régiment d’infanterie chars de marine (RICM), renforcé par les 2e et 3e régiments d’infanterie de marine (RIMa), le 126e régiment d’infanterie (126e RI) et des appuis du 6e régiment du génie (6e RG) et du 11e régiment d’artillerie de marine (11e RAMa) a pris la place du GTD Conti le 22 février. Le GTD Douamont sera au cœur du partenariat de combat en accompagnant les forces partenaires sur le terrain.

– le GTD Chimère

Armé par le 8e régiment de parachutistes d’infanterie de marine (8e RPIMa) et renforcé d’éléments des autres unités la 11e brigade parachutiste (11e BP), le GTD Chimère forme un troisième GTD créé dans le cadre de l’adaptation permanente du dispositif. Opérationnel ce jour, il va opérer avec un bataillon tchadien de la force conjointe du G5 Sahel dans la zone des trois frontières.

– le groupement commando

Le groupement commando intègre désormais des groupements d’aide à l’engagement débarqué (GAED). Le groupement commando est directement sous le contrôle opérationnel du COMANFOR.

En outre, le dispositif comprend un GTD « transmissions » et, depuis le 7 février, le GTD « logistique » (GTD-LOG) Mayence a cédé sa place au GTD LOG Charente, qui comprend des éléments du 515e régiment du train (515e RT) et du 2e régiment de matériel (2e RMAT).

S’agissant des matériels terrestres, à la date de l’élaboration du présent rapport, sont déployés en BSS 260 véhicules blindés lourds, 210 véhicules blindés légers et 360 véhicules logistiques.

Concernant le volet aéroterrestre, la réorganisation du dispositif évoqué ci-dessus a également concerné le Groupement tactique désert aérocombat. C’est ainsi que le GTD-A Hombori XXVI est armé par le 3e régiment d’hélicoptères de combat (3e RHC) renforcés d’éléments des autres unités de la 4e brigade d’aérocombat. Il met en œuvre 23 hélicoptères d’attaque et de transport, incluant le renfort ponctuel de trois Puma en provenance des Forces françaises stationnées à Djibouti (FFDj).

Lors du déplacement effectué par les rapporteures au début du mois de novembre, le GTD-A comptait cinq hélicoptères Tigre HAD, quatre Gazelle, cinq Caïman, deux Cougar, et un avion Pilatus permettant d’apporter une aide au commandement, cet appareil constituant un « relais-radio ». S’ajoutent des capacités alliées de transport lourd, placées sous le commandement du GTD-A : trois hélicoptères britanniques Chinook CH-47 et, jusqu’à la fin de l’année 2020, deux hélicoptères danois Merlin.

b.   Les moyens aériens

La composante aérienne de l’opération Barkhane contribue à la lutte contre les groupes armés terroristes au travers de missions de renseignement, d’appui feu, de protection des forces et de mobilité tactique. Elle intervient sur deux fuseaux : un fuseau « est », à partir de la base aérienne projetée (BAP) de N’Djamena ; un fuseau « ouest », à partir de la base aérienne projetée de Niamey.

Pour mener à bien ces missions, le commandant de la force Barkhane peut mettre en œuvre, à partir du commandement des opérations aériennes en Afrique de l’Ouest et centrale (JFACC AFCO – Joint Force Air Component Command) :

– sept avions de chasse – au jour de l’élaboration du rapport, cinq Mirage 2000D et deux Mirage 2000C ;

– deux avions ravitailleurs – un C135 et un MRTT Phénix, ce dernier permettant d’effectuer des missions de ravitaillement comme du transport de fret ou de personnels, réduisant ainsi la dépendance aux forces américaines ;

– des avions de transport tactique – deux CASA, effectuant également des missions d’évacuation sanitaire en configuration MEDEVAC, un C130J, un ou deux A400M – complétés par deux avions de transport espagnols et des avions américains et canadiens, les États-Unis ayant effectué 740 heures de vol et le Canada 170 heures de vol en 2020 au profit de Barkhane ;

– des moyens de renseignement, avec notamment des avions légers de surveillance et de reconnaissance (ALSR) affrétés, des personnels français armant la tranche arrière, pour la collecte d’informations, ainsi que ponctuellement (environ un mois tous les semestres) un Transall C160 Gabriel et un Atlantique 2 (un déploiement de quatre mois par an en moyenne), appareil de la marine nationale placé sous le commandement du JFAC AFCO. En outre, une fois par an, des Rafale équipés de pods de reconnaissance RECO NG sont déployés durant trois semaines, dans le cadre de l’opération Chistera, afin de recueillir des informations permettant de mettre à jour les bases de données des forces, notamment dans le Nord du Mali ;

– un système de trois drones Reaper, qui se relaient continuellement en vol. Les drones ont constitué un véritable « game changer », en offrant une capacité de permanence et de tir en opportunité. Les Reaper sont par ailleurs parfaitement adaptés au théâtre sahélien, en raison notamment de l’absence de menace aérienne, qu’il s’agisse d’une flotte de chasse ou de systèmes sol-air de longue portée.

L’armement des drones depuis fin 2019 apporte un appui décisif aux opérations : les drones volent toujours armés et délivrent, depuis le début de l’année 2020, environ 45 % des frappes. Les exigences de l’opération confirment le choix fait de déployer les équipages sur le théâtre d’opérations pour des raisons pratiques – proximité avec les personnels appuyés, échanges avec le détachement de chasse, etc – tout autant qu’éthiques – débriefing des frappes sur place, accompagnement psychologique, absence d’effet de virtualisation.

Le JFAC AFCO, situé sur la base aérienne 942 de Lyon Mont-Verdun, s’appuie sur des échelons locaux, au plus près du théâtre et du poste de commandement interarmées de théâtre (PCIAT), avec lesquels sont organisées des visioconférences classifiées quotidiennes. Sa zone de compétence dépasse la zone d’intervention de Barkhane, et couvre notamment la zone de responsabilité des éléments français au Sénégal, des éléments français au Gabon et des forces françaises en Côte d’Ivoire.

L’opération Barkhane bénéficie également de moyens spatiaux dans le domaine des communications satellitaires et dans celui du renseignement d’origine image depuis les satellites.

c.   Les moyens de renseignement

L’essence même d’un service de renseignement est d’assurer une présence dans la durée, de manière complémentaire à l’action diplomatique et militaire. C’est ainsi que pour les acteurs du renseignement, qu’il s’agisse de la direction du renseignement militaire (DRM) ou de la direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), le Sahel constitue une zone d’intérêt et d’intervention depuis longtemps, bien avant le déclenchement de l’opération Serval, et le restera après le départ des forces françaises. Lors de son audition par les rapporteures, M. Bernard Émié, directeur général de la sécurité extérieure, a ainsi indiqué qu’avant même le déclenchement de l’opération Serval, la DGSE avait développé une expertise certaine dans la connaissance et le suivi des groupes armés terroristes évoluant dans le Nord du Mali, ce qui lui a permis de rapidement mettre à la disposition des forces des renseignements dits « actionnables », tant d’origine humaine que technique. Aujourd’hui, ainsi que M. Émié l’a déclaré lors du comité exécutif du 1er février, « la DGSE anime la mission de contre-terrorisme du ministère des Armées, en liaison avec la DRM, [le] COS, [le] COMCYBER et nos armées ».

Plus largement, comme l’a indiqué aux rapporteures le général de corps aérien Jean-François Ferlet, directeur du renseignement militaire, les moyens de renseignement mis en œuvre sur le théâtre sahélien sont pour l’essentiel placés sous le commandement du COMANFOR, qui se trouve à la tête de la manœuvre de renseignement. Pour ce faire, il dispose d’une panoplie de moyens, parmi lesquels :

– le renseignement d’origine image (ROIM), fourni par les drones, les chasseurs, les avions légers de surveillance et de reconnaissance (ALSR), d’autres vecteurs aériens, ainsi que les moyens d’observation spatiales. En la matière, le commandement des États-Unis pour l’Afrique (AFRICOM) apporte une aide jugée « primordiale », d’autant que le nombre de moyens déployés sur la zone apparaît relativement faible au regard de l’étendue de cette dernière ;

– le renseignement d’origine électromagnétique, recueilli essentiellement par les ALSR, qui captent les signaux permettant d’identifier des cibles à haute valeur ajoutée, mais également par des moyens dédiés, tels le Transall C160 Gabriel ou l’Atlantique 2, dont le déploiement est plus ponctuel – rappelons à ce sujet que la France ne comptant que deux C160-G, il est matériellement impossible de dédier un appareil au théâtre sahélien ;

– le renseignement d’origine humaine (ROHUM), élaboré principalement par le groupe de recherche multicapteurs (GRM). Ce GRM, composé de personnels issus d’unités renseignement des armées (fonction interarmées du renseignement – FIR) traite des sources localisées au Sahel, parfois selon une logique dite de SSE (sensitive site exploitation) afin d’exploiter les matériels saisis sur des sites sensibles (ordinateurs, tablettes, téléphones, etc.) ;

– le renseignement d’origine biométrique. Lors de son audition devant la commission de la Défense, le 8 mars 2018, le général Ferlet se félicitait ainsi de la nouvelle possibilité offerte « de pouvoir appliquer ces techniques de biométrie un peu plus largement à toute personne représentant une menace pour la sécurité de nos forces ou des populations civiles locales. Cela ouvre, par exemple, des perspectives d’identification de terroristes qui se seraient dissimulés au sein de la population locale, à partir de traces relevées sur des engins explosifs ou des caches d’armes. ([44]) »

La DRM contribue également à la planification et à la conduite des opérations au niveau stratégique ainsi qu’à l’orientation de la manœuvre au niveau tactique, essentiellement depuis le territoire national (en reachback), au travers du plateau « Sahel » que la direction a constitué au sein du centre de planification et de conduite des opérations. Ce plateau exploite notamment les données recueillies et analysées par plusieurs des centres spécialisés de la DRM :

– le centre de contre-terrorisme d’intérêt militaire (C2TIM) – qui assure également des fonctions de liaison avec la direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) et le commandement des opérations spéciales (COS) pour l’identification de cibles à haute valeur ajoutée,

– le centre de recherche et d’analyse cyber – même si l’Afrique n’est pas le continent le plus numérisé ;

– le centre de formation et d’emploi relatif aux émissions électromagnétiques (CF3E) – qui exploite la production en renseignement d’origine électromagnétique ;

– le centre de formation et d’interprétation interarmées de l’imagerie (CF3I) – qui analyse les prises de vue spatiales

– et le centre de renseignement géospatial interarmées (CRGI) – qui permet de doter la DRM d’une forme de capacité prédictive.

La DRM analyse également les renseignements provenant des renforts positionnés auprès des ambassades de France au Sahel ainsi que les données transmises par nos partenaires étrangers, au premier rang desquels figurent les forces partenaires sahéliennes qui disposent d’une connaissance inégalée des dynamiques locales.

En outre, pour la conduite de sa mission, Barkhane continue de bénéficier des renseignements qui lui sont fournis par la direction générale de la sécurité extérieure.

4.   Sabre : l’action des forces spéciales au Sahel

Ainsi que l’a rappelé aux rapporteures le général de division Éric Vidaud, commandant des opérations spéciales (COS), les forces spéciales françaises sont déployées au Sahel depuis plus de dix ans, l’opération Sabre ayant été déclenchée en 2008. Dès l’origine, le choix a été fait d’intégrer les unités des forces spéciales au plus près des forces locales, en particulier en Mauritanie, au Mali et au Niger, avec une capacité de force de réaction rapide (QRF) stationnée à Ouagadougou, au Burkina Faso. Le schéma général reste aujourd’hui le même, malgré la transformation de Sabre en une task force (TF).

Aujourd’hui, Sabre exerce une triple mission.

En premier lieu, elle assure la conduite des opérations ciblant le commandement des groupes armés terroristes, en particulier ceux qui se réclament de la mouvance du Rassemblement pour la victoire de l’islam et des musulmans (RVIM), et visant la réduction de leurs capacités militaires.

En deuxième lieu, Sabre mène des actions de formation et d’accompagnement des forces d’élite locales : au Burkina Faso depuis la création du groupe des opérations spéciales (GOS), en 2018. De manière plus large, le commandement des opérations spéciales (COS) conduit également ce type d’action dans la zone des trois frontières, dans le cadre de la montée en puissance de la task force Takuba, ainsi qu’en Côte d’Ivoire avec l’inauguration, en septembre 2020, de l’Académie internationale de lutte contre le terrorisme (AILCT), installée en périphérie d’Abidjan.

En troisième lieu, les effectifs de Sabre sont en permanence en alerte afin de répondre en urgence à toute attaque qui surviendrait à l’encontre des ressortissants ou intérêts français dans la zone sahélienne élargie. Les unités étaient ainsi prêtes à intervenir en Côte d’Ivoire si la situation sécuritaire avait dégénéré en marge de l’élection présidentielle d’octobre 2020. Elles avaient été engagées lors de l’attaque terroriste qui a visé l’hôtel Radisson Blu de Bamako, le 20 novembre 2015, ainsi qu’au moment de l’attaque djihadiste contre l’ambassade de France à Ouagadougou, le 2 mars 2018.

Avec près de 40 opérations par an, soit près d’une par semaine, la force Sabre a une activité intense, mise en œuvre par environ 400 militaires, dont tous n’appartiennent pas aux forces spéciales. Elle agit en complémentarité de la force Barkhane et comprend de façon non exhaustive : un état-major, qui accueille une cellule américaine – l’état-major est également chargé de l’animation des relations interministérielles, interservices et interalliées ; de groupes actions qui conduisent les opérations sur le terrain ; des moyens aériens, offrant un appui et une plus grande mobilité à Sabre ; des capacités sanitaires autonomes.

En outre, Sabre peut compter sur un dispositif de soutien intégré, ainsi que sur les capacités françaises de l’opération Barkhane pour appuyer son action. En la matière l’appui des drones aériens français est particulièrement précieux, tant pour une intervention que pour suivre des individus aux comportements suspects.

Basée à Ouagadougou, la force Sabre dispose également de points d’appui, souvent tenus par la force Barkhane, lui permettant de demeurer réactive sur un théâtre aux fortes élongations, et de disposer de capacités de ravitaillement au plus près des zones d’engagement.

B.   Le bilan de Barkhane est incontestablement positif

1.   Barkhane est une opération exigeante

a.   Le défi logistique est relevé, dans une zone d’action imposante

La zone de l’opération Barkhane s’étire sur un territoire grand comme dix fois la France, s’étendant sur 3 500 kilomètres d’est en ouest et 2 000 kilomètres du nord au sud.

Le thÉÂtre sahÉlien, une zone grande comme l’Europe occidentale

Source : état-major des armées.

L’acheminement de fret et de personnels constitue donc un défi quotidien et malgré la montée en puissance de l’A400 M et de l’A330 MRTT Phénix, l’affrètement demeure indispensable s’agissant du transport stratégique, c’est-à-dire depuis la métropole. Toutefois, pour le transport stratégique des passagers – 210 000 personnes ont été déployées depuis le début de l’opération –, la grande majorité des mouvements est assurée par des vecteurs militaires, à hauteur de 94 % par des moyens français – essentiellement les avions « blancs » de l’Esterel – et 2 % par des capacités alliées, notamment allemandes, 4 % des personnels étant transportés par voie aérienne commerciale.

Sur le théâtre, l’organisation du soutien repose sur une logistique dite « d’archipel », visant à compenser en permanence la dispersion des forces à soutenir par le pré-positionnement des ressources sur le site et une adaptation du dispositif logistique en soutien direct des unités de combat. Des mesures concrètes sont prises en permanence afin de mieux maitriser les dépenses liées au soutien des opérations dans de nombreuses sous-fonctions logistiques. Elles permettent d’optimiser le dispositif en matière d’organisation, de capacité et de stationnement, de rechercher le juste équilibre entre l’indispensable mobilité de la Force et la qualité du soutien et, enfin, de veiller à la préservation du potentiel des moyens majeurs affectés en BSS afin de garantir dans la durée leur aptitude au combat.

Ces efforts sont essentiels, à tous les échelons, afin de pouvoir assurer un soutien de qualité malgré la dispersion des forces et sa ré-articulation permanente.

La carence en équipements de transport stratégique et tactique patrimoniaux, quel qu’en soit le mode (maritime, aérien, routier), rend toutefois également inévitable le recours à l’externalisation du soutien de la Force Barkhane.

Le dispositif logistique de Barkhane

Source : dossier de presse de l’opération Barkhane, 2 mars 2021.

Il ressort des auditions conduites par les rapporteures qu’en matière logistique, une révision de l’accord technique entre Barkhane et la MINUSMA permettrait sans doute de gagner en efficacité en dégageant de nouvelles synergies. Du point de vue de Barkhane « les opérations de soutien mutuel entre Barkhane et la MINUSMA sont complexes, peu fiables et peu opératoires en général. » Il pourrait ainsi être envisagé de travailler à l’intégration de vecteurs logistiques sous-traités dans des convois routiers organisés par l’une ou l’autre des parties ou de mettre en place un soutien croisé pour l’entretien des pistes d’atterrissage. En outre, il a été porté à la connaissance des rapporteures que la MINUSMA et Barkhane pouvaient se trouver en situation de concurrence en matière de soutien, par exemple pour des marchés de fourniture de matières premières ou dans leurs relations avec des entreprises locales de construction.

b.   Des conditions climatiques difficiles

L’opération Barkhane met à mal un certain nombre de matériels, fortement sollicités dans un milieu désertique, abrasif. Les matériels modernes sont ceux qui souffrent le plus. À titre d’exemple, les effets des conditions climatiques sahéliennes sur les hélicoptères des forces armées ont été maintes fois commentés. Dans un rapport flash consacré aux hélicoptères des armées ([45]), MM. Jean-Pierre Cubertafon et Jean-Jacques Ferrara notaient deux points méritant une attention particulière : « les pales, pour lesquels la pose d’un revêtement supplémentaire de protection est en cours d’expérimentation ; les pare-brise, qui ont tendance à fêler, et pour lesquels un film protecteur à effet hydrofuge a été conçu sans toutefois donner entière satisfaction ».

En outre, l’engagement en bande sahélo-saharienne a conduit à des ajustements spécifiques de la préparation opérationnelle afin, notamment de préparer les forces aéroterrestres aux conditions opérationnelles de l’opération Barkhane. Le théâtre de la BSS se distingue en effet des autres théâtres d’opérations par l’importance des élongations et des saisons. Appui à la mobilité, conduite en terrain sablonneux, protection des convois et maintenance opérationnelle en opération font ainsi l’objet d’une attention particulière dans le cycle de mise en condition finale des unités de l’armée de terre avant leur déploiement en opération. En outre, l’isolement des unités requiert d’elles une aptitude à durer, notamment pour la stabilisation des blessés et l’autonomie de décision des chefs, ainsi qu’une formation et un entraînement méthodiques à la mise en œuvre des transmissions par satellites, qui font l’objet de formations et de rappels spécifiques lors de la phase de mise en condition finale.

c.   Un ennemi difficile à saisir

À l’issue du Sommet de N’Djamena des 15 et 16 février 2021, le Président de la République a indiqué que l’un des objectifs des forces françaises était de « décapiter » les organisations terroristes liées à Al-Qaïda, c’est-à-dire de parvenir à neutraliser Iyad Ag Ghali, chef du RVIM, et Amadou Koufa, chef de la katiba du Macina. Dans ce contexte, les armées françaises, en particulier la TF Sabre, poursuivent leurs efforts pour rechercher et capturer les leaders des groupes armés terroristes.

Pour le général Jean-François Ferlet, il importe de mesurer combien il est difficile d’identifier, de repérer et de neutraliser les têtes de pont des groupes terroristes, qui sont extrêmement prudents et bien organisés.

En outre, comme le relèvent l’ensemble des militaires auditionnés par les rapporteures ou rencontrés sur le théâtre, « bergers le matin, terroristes l’après-midi » les membres des groupes terroristes parviennent sans difficulté à se fondre dans les populations, ce qui les rend difficile à identifier et à neutraliser. Se sachant en infériorité opérationnelle face aux forces françaises, les groupes terroristes ont tendance à « fuir le combat », ce qui conduit certains commentateurs, comme le colonel (ER) Michel Goya, à estimer que « si la mission n’a pas été couronnée de succès, c’est d’abord car le nombre de combats a été trop faible ».

2.   La France n’est pas seule au Sahel

Barkhane a entraîné de nombreux partenaires dans la lutte contre le terrorisme au Sahel. C’est d’ailleurs pour l’illustrer que les rapporteures ont tenu à recevoir, dans le cadre de leurs travaux, des représentants de nos principaux alliés engagés à nos côtés.

a.   Le soutien bilatéral de nos alliés est important

Les pays européens engagés de manière bilatérale au sein de Barkhane offrent des capacités d’aéromobilité (Royaume-Uni, Danemark jusqu’à la fin de l’année 2020), de protection (Estonie), de transport (Allemagne, Canada, Espagne), mais Barkhane peut également compter sur l’appui des forces américaines.

L’Estonie a ainsi été le premier pays à accepter de placer des forces sous le commandement de Barkhane, pour assurer des missions de protection des emprises militaires. Comme l’a expliqué aux rapporteures Mme Tuuli Duneton, directrice des affaires politiques du ministère de la défense de la République d’Estonie, les forces estoniennes et françaises entretiennent une véritable relation de confiance. Il arrive d’ailleurs que des militaires estoniens retrouvent à Gao leurs partenaires français avec lesquels ils se sont entraînés, auparavant, dans les forêts estoniennes dans le cadre des mesures de réassurance de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord, qui conduisent aussi la France à assurer des missions de police du ciel dans le ciel balte. De manière plus précise, dans le cadre de Barkhane, une cinquantaine de militaires estoniens assurent la sécurité de la base de Gao, et sont intégrés, si nécessaire, dans la force de réaction rapide. Les autorités estoniennes estiment que le contingent a été « bien accueilli », et est parfaitement intégré. Il convient par ailleurs de noter que le déploiement de troupes au Mali n’allait pas de soi, le pays n’y comptant pas d’ambassade. Du reste, le Mali est un pays lointain, avec lequel l’Estonie n’entretient aucun lien historique. La volonté d’appuyer l’action d’un allié fiable a toutefois emporté la décision des autorités estoniennes, qui ont fourni les efforts nécessaires et conclu des accords bilatéraux avec le Mali dans de très brefs délais, notamment pour déterminer les règles relatives au stationnement des troupes.

Si la prolongation du mandat estonien sera examinée à l’été 2021, l’engagement au Sahel fait globalement l’objet d’un large consensus au sein de la population, d’autant qu’il bénéficie d’une large couverture médiatique dans le pays, avec des reportages quasi hebdomadaires. L’Estonie n’a en outre eu à déplorer que quelques blessés légers, à la suite de l’attaque de la base de Gao, il y a dix-huit mois.

En outre, Barkhane a pu compter sur la mise à disposition de capacités d’hélicoptères de transport lourd par les forces britanniques et danoises.

S’agissant du Royaume-Uni, trois hélicoptères Chinook CH-47 sont intégrés au Groupement tactique désert aérocombat (GTD-A), basé à Gao, ce qui représente 5 % de la flotte britannique. Pour les représentants des autorités britanniques rencontrés par les rapporteures, il importe de prendre la mesure de l’importance de cet engagement, le déploiement opérationnel de Chinook étant une décision « sensible » au regard de la fragilité de cette capacité. Il témoigne ainsi de la volonté des autorités britanniques de soutenir un partenaire jugé fiable et robuste, comme de la vigueur de la coopération franco-britannique dans le domaine de la défense. Le déploiement d’une unité britannique de reconnaissance au sein de la MINUSMA (300 hommes) ne devrait conduire à aucun effet d’éviction sur le soutien aéromobile britannique apporté à Barkhane, selon M. James Heappey, secrétaire d’État britannique aux forces armées, tant que les Chinook sont déployés.

De la même manière, deux hélicoptères de transport lourd danois Merlin ont été intégrés au GTD-A au cours de l’année 2020, permettant de décharger Barkhane des missions à caractère logistique. En un an, les Merlin ont conduit 500 missions représentant 1 000 heures de vol, plus de 4 600 soldats transportés pour des mises en place ou des relèves, et 150 tonnes de fret transportées ou hélitreuillées. Ces deux appareils ont toutefois quitté le théâtre à la fin de l’année 2020. Les rapporteures espèrent que les autorités danoises décideront d’engager un nouveau déploiement, l’expérience ayant été jugée « positive » par le général Joachim, prince du Danemark, attaché de défense à Paris.

Malgré le cadre restrictif d’emploi imposé par les autorités danoises et britanniques, limitant par exemple la possibilité pour les équipages d’effectuer des vols de nuit ou d’évoluer « au feu », les officiers français rencontrés par les rapporteures estiment que leur engagement à nos côtés constitue une véritable plus-value nous permettant de concentrer nos efforts sur d’autres priorités.

Il convient donc de se féliciter de ce soutien et Barkhane gagnerait à ce que soient explorées toutes les pistes permettant un renforcement de ses moyens héliportés, très comptés, y compris auprès de ses alliés européens pour qu’ils aillent plus loin dans leurs ambitions opérationnelles au Sahel.

Barkhane peut également compter sur le soutien des forces allemandes, espagnoles et canadiennes dans le domaine du transport aérien. À titre d’exemple, l’Allemagne soutient dans ce cadre l’opération Barkhane, ayant transporté près de 15 000 Français, plus de 2 000 tonnes de matériels et 35 patients.

Enfin, les États-Unis fournissent un soutien essentiel en matière de ravitaillement en vol, de transport et de renseignement.

De manière plus précise, le soutien des forces américaines prend la forme :

– de la fourniture de moyens de renseignement, au travers de capacités dont la France ne dispose pas, basées à Ouagadougou, Niamey ou Agadez ;

– de capacité de ravitaillement en vol depuis la base aérienne de Morón, dans les environs de Séville, en Espagne, à hauteur de 140 heures de vol par mois environ ;

– de capacités de transport, au travers de C17 ou de C130 J, à hauteur de 80 heures de vol par mois en moyenne.

Ce soutien représente un coût de 40 millions de dollars par an en moyenne, et devrait descendre à hauteur de 25 millions de dollars en 2021 en raison de la montée en puissance des capacités françaises. Comme l’a indiqué aux rapporteures le colonel Pepper, attaché de défense américain à Paris, ces chiffres sont néanmoins trompeurs, puisqu’ils ne concernent que le coût du ravitaillement en vol et du transport aérien, mais pas de l’activité des drones aériens, ni de celle des 1 000 soldats américains déployés au sol. La réduction de la participation américaine n’est toutefois pas sans conséquence sur l’activité des forces françaises, qui ont exprimé une demande de réévaluation, à la hausse, au titre de l’année 2021. Si les autorités américaines n’ont pas encore répondu à cette demande, les informations portées à la connaissance des rapporteures leur donnent néanmoins confiance.

La coopération franco-américaine est facilitée sur le terrain par la parfaite interopérabilité entre les armées, confortée par l’acquisition par la France de matériels américains, notamment dans le domaine du renseignement (drones Reaper). En outre, avec des troupes déployées au sol, les Américains estiment partager le prix du sang avec leurs camarades français, d’autant qu’ils ont essuyé des pertes, comme lors de l’embuscade de Tongo Tongo, le 4 octobre 2017, qui a coûté la vie à quatre militaires américains (et deux blessés) et cinq militaires nigériens (et huit blessés). Barkhane était alors intervenue avec le déploiement d’une patrouille de Mirage 2000 et le déploiement de deux hélicoptères Tigre et deux hélicoptères Puma, transportant notamment des militaires américains. Les forces spéciales américaines sont en effet engagées au Niger, dans le cadre d’actions de formation et de renforcement des institutions militaires – approche dite Advise, Assist, Accompany and Enable (A3E). En outre, les forces françaises et américaines sont co-localisées à N’Djamena, Niamey ou encore Ouagadougou.

Enfin, il convient également de souligner que l’Algérie constitue un partenaire solide pour la France dans le cadre de la conduite de l’opération Barkhane, au travers de l’autorisation de survol du territoire (environ 1 000 heures de vol en 2019), de la fourniture de carburant et d’eau, mais aussi de la mobilisation accrue dans la mise en œuvre des APR depuis le changement de régime, de la surveillance des frontières ou de la formation des forces armées maliennes et des forces armées nigériennes.

b.   Les opérations avec les forces locales sont montées en puissance

Depuis le sommet de Pau, Barkhane met l’accent sur le partenariat militaire opérationnel, qui permet in fine de combattre aux côtés des forces locales. L’objectif est d’arriver à ce que 50 % des actions de combat soient réalisées par l’armée nigérienne au Niger, et 75 % à terme. La situation au Mali est plus difficile : il s’agit dans le courant du premier semestre 2021 de laisser la responsabilité des actions dans la Liptako Malien aux FAMa, appuyées par la task force Takuba, objectif semblant aujourd’hui encore difficile à atteindre.

 

Ces partenariats de combat passent par :

– d’importantes missions de formation, y compris sous la forme de détachement d’instruction opérationnel, réalisée par Barkhane, éventuellement par les pôles de coopération situés en Afrique de l’Ouest – éléments français au Sénégal, éléments français au Gabon, forces françaises en Côte d’Ivoire –, ou par les missions internationales. L’ampleur de ces actions de formation pèse sur la force Barkhane et indirectement, la question des effectifs de la force pose la question de la poursuite de ces indispensables formations ;

– l’équipement de certaines unités, comme les trois unités légères de reconnaissance et d’intervention (ULRI) maliennes, formées à Gao, Gossi et Ménaka ;

– des actions de combat conjoint au plus petit échelon.

La « sahélisation » est à la fois un objectif stratégique pour permettre aux États de garantir la sécurité nécessaire aux déploiements des administrations locales sur les territoires et un objectif tactique, utile à l’acceptation de la force, mais préparant en même temps les conditions possibles de son retrait.

Trois opérations récentes démontrent la montée en puissance des opérations conduites avec les forces locales.

Venant de prendre fin lorsque les rapporteures se sont rendues sur le théâtre, l’opération Bourrasque a mobilisé plus de 3 000 militaires, dont 1 100 Nigériens et 300 Maliens (soit 46,5 % de militaires sahéliens) et avait pour objectif de réduire la menace constituée par l’EIGS dans la zone des trois frontières. Elle s’est déroulée en trois temps.

D’abord, une phase de mise en place, du 28 septembre au 7 octobre, ayant combiné des actions dites de « déception », visant à tromper l’ennemi, et des actions de renseignement, de montage et rodage du poste de commandement puis d’infiltration. Ensuite, du 8 au 16 octobre, le premier volet de l’intervention, consistant à réaliser des saisies et des fouilles de caches et de zones refuge, avec un raid conduit par Takuba dans le centre du Liptako et le « bouclage » de la forêt de Fana et des environs de Tamalat depuis le Niger. Enfin, du 17 au 28 octobre, une phase de relance et d’exploitation de la supériorité acquise, par des opérations conduites dans la profondeur des zones refuges comme dans les oueds de la frontière malo-nigérienne.

En définitive, Bourrasque a atteint son objectif en s’attaquant à l’EIGS dès la fin de la saison des pluies, à une époque où les GAT sont en phase de régénération, et en accompagnant les forces armées maliennes et les forces armées nigériennes vers des victoires tactiques. Une cinquantaine de membres de l’EIGS ont été neutralisés, 120 motos et de nombreuses armes ont été saisies. L’opération a également mis en lumière la pertinence d’une opération multi-domaines, comprenant des actions relevant des domaines cyber et psychologiques, ainsi que la robustesse du soutien américain, des drones américains passant quasiment sous contrôle opérationnel français.

La coopération entre l’ULRI de Gao et la task force Takuba s’est traduite par une participation significative à l’opération Bourrasque, la progression de l’unité malienne étant sans cesse valorisée pour démontrer à la population locale qu’il s’agissait du retour de l’État malien, avec par exemple l’entrée en premier des Maliens dans les localités.

Du 2 janvier au 3 février 2021, une opération militaire conjointe d’ampleur a été conduite dans la région dite des trois frontières. Engageant la Force Barkhane, les Forces armées maliennes (FAMa), les forces armées burkinabè et nigériennes, des éléments de la Force conjointe du G5 Sahel (FC G5 Sahel), cette opération, baptisée Éclipse, avait un objectif triple :

- lutter contre les groupes armés terroristes (GAT) dans leurs zones refuges du Gourma et des trois frontières :

- poursuivre le processus de Sahélisation des opérations en engageant des unités mixées et en déployant un poste de commandement avancé multinational ;

- desserrer l’étau sur la RN16 qui relie Gao à Gossi en passant par Hombori, et alléger indirectement la pression sur le centre du Mali.

À l’instar de l’opération Bourrasque conduite en octobre 2020, l’opération Éclipse a, elle aussi, vu l’engagement de plus de 3 400 militaires dont 1500 Français et 1900 partenaires dont 900 Burkinabés, 850 Maliens et 150 Nigériens.

Renseignée et appuyée non seulement par des aéronefs français, mais aussi des armées du Sahel et alliées (américains, britanniques), cette force a opéré pendant un mois dans une zone de 400 kilomètres de front pour 200 kilomètres de profondeur à cheval sur plusieurs frontières. Fort de près de 500 véhicules et d’hélicoptères de manoeuvre et d’aéronefs de transport tactique, elle a fait preuve d’une grande mobilité, permettant ainsi de surprendre l’ennemi et de ne lui laisser aucun répit.

Côté français, la Force Barkhane a engagé les Groupements tactiques désert (GTD) Lamy et Conti, les hélicoptères de manoeuvre et d’attaque du Groupement tactique désert aérocombat (GTD-A) Hombori, le Groupement Commando, et sa composante aérienne. Durant ce mois, les avions de la Force Barkhane dont les 7 Mirage 2000D et 2000C, les 3 drones Reaper, un A400M Atlas, un C 130J ont totalisé près de 600 heures de vol, permettant de collecter et diffuser du renseignement, d’appuyer les troupes au sol, de conduire des frappes, mais également de ravitailler différentes unités.

Source : état-major des armées.

Dernière en date, l’opération Équinoxe s’inscrit dans la continuité de l’opération Éclipse, afin de finaliser la bascule d’effort de Barkhane en direction du centre du Mali, vers le Gourma, le long de la RN 16, dans le but d’intensifier les actions contre le RVIM. Cette opération vise à pérenniser les gains remportés par l’opération Éclipse, et de les concrétiser dans une zone susceptible de réunir tous les partenaires.

L’objectif du COMANFOR est ainsi de permettre aux piliers 3 et 4 de la Coalition, les deux piliers « malades », de prendre de l’ampleur en y déployant des projets concrets et visibles. Il s’agit d’arrimer des projets civils et de développement aux efforts de sécurisation. L’axe de la RN 16 est vital, car lieu de nombreuses attaques visant tant les civils que les forces locales et la MINUSMA, au travers d’IED, à un rythme quasi hebdomadaire.

L’opération Équinoxe se poursuivra ainsi jusqu’à l’été et le début de la saison des pluies. Du point de vue de Barkhane il s’agit ainsi d’arrêter de « jouer les pompiers » mais de mettre en œuvre une stratégie d’approche globale séquencée : neutraliser les GAT, réduire la menace, faciliter le redéploiement des FAMa, les appuyer vers la voie de l’autonomie pour assurer la sécurisation, permettre le retour de l’État et des services sociaux, concrétiser des enjeux de développement. Dans ce contexte, l’enjeu est de parvenir à compresser le temps entre chaque phase, afin de pouvoir capitaliser autant que possible sur les actions de sécurisation.

Le soutien apporté par la France aux armées locales : l’exemple du renseignement

L’accroissement des capacités de renseignement des forces locales est indispensable pour renforcer leur action. Dans ce contexte, le directeur du renseignement militaire tient des réunions semestrielles avec ses homologues des pays du G5 Sahel afin de faire avancer les choses et de contribuer à leur montée en puissance.

Plusieurs axes d’actions doivent être soulignés :

- dans le cadre de partenariats bilatéraux, la DRM a mis en place des actions de mentorat et de formation, et proposé l’insertion d’officiers de liaison au sein des forces locales ;

- la cellule de fusionnement du renseignement (Intelligence fusion cell) installée à Niamey, auprès du poste de commandement conjoint (PCC) du fuseau centre de la FC-G5 Sahel, continue de monter en gamme, bien qu’il soit nécessaire d’accroître le volume de données qui lui sont transmises comme le nombre de ses personnels. L’IFC, qui doit être vue comme un forum de partage de renseignement entre les forces locales, le G5 Sahel, les forces américaines et françaises, associe également les services de renseignement sahéliens.

Pour le DRM, il faut renforcer la sahélisation de la collecte du renseignement car nos partenaires sahéliens sont souvent les plus à même de réellement comprendre les dynamiques locales au travers notamment de leurs réseaux de collecte de renseignement humain incomparablement plus riches que ceux des forces étrangères ;

- la DRM participe également à la mise en place de l’Académie internationale de lutte contre le terrorisme (AILCT) dans les environs d’Abidjan, dont le pilier « renseignement » sera opérationnel à l’été 2021, avec l’accueil d’un premier contingent de personnels des États d’Afrique de l’ouest engagés dans le projet. L’installation de l’AILCT a été fortement pertubée par l’éclatement de la crise sanitaire.

c.   Takuba : un succès pour la France

Lors du Sommet de Pau, les différentes parties ont estimé nécessaire d’ajouter une strate dans le dispositif militaire. Celle-ci a pris la forme de la task force Takuba, lancée le 27 mars 2020. Comme l’ont indi