Question de : M. Jérôme Guedj
Essonne (6e circonscription) - Socialistes et apparentés

M. Jérôme Guedj attire l'attention de M. le ministre de l'Europe et des affaires étrangères sur la coopération de la France avec les pays du Maghreb face à l'aggravation de la crise hydrique. Le Maroc, l'Algérie et la Tunisie connaissent des épisodes de sécheresse d'une intensité inédite, avec des conséquences graves sur l'agriculture, l'accès à l'eau potable, la sécurité alimentaire et la stabilité sociale. Cette situation, accentuée par le changement climatique, exige une réponse régionale à long terme, appuyée par des partenariats internationaux. La France, du fait de ses liens historiques et de ses capacités d'ingénierie en matière de gestion de l'eau, a un rôle à jouer dans l'appui à la transition hydrique au Maghreb, notamment à travers les coopérations décentralisées, l'AFD, ou les accords bilatéraux. Il souhaite savoir quels programmes de coopération technique, scientifique ou financière sont actuellement en cours ou à l'étude entre la France et les pays du Maghreb sur la gestion durable de l'eau, la réutilisation des eaux usées, la modernisation des infrastructures ou l'adaptation des modèles agricoles.

Réponse publiée le 9 septembre 2025

La France est pleinement consciente de la vulnérabilité particulière des pays de la rive sud de la Méditerranée aux effets du changement climatique, notamment en termes de sécheresse et de stress hydrique. Selon les chiffres du MedECC (experts méditerranéens sur le changement climatique et environnemental), équivalent du GIEC en Méditerranée, sur les quelques 520 millions de personnes habitant dans les pays du pourtour méditerranéen, environ 180 millions font face à une pénurie d'eau et 80 millions à une pénurie d'eau extrême. Ces projections s'aggravent d'ici 2100 : 60 à 70 % de la population méditerranéenne pourrait être exposée à un stress hydrique élevé contre 20 à 35 % dans le monde. Trois axes prioritaires se dégagent dans la région : - l'efficacité des ressources en eau par la réduction des pertes et la préservation des ressources d'eaux souterraines ; - le développement de sources d'eaux non conventionnelles (dessalement, réutilisation des eaux usées traitées) de façon durable ; - l'amélioration et l'optimisation des pratiques d'irrigation, notamment via l'adoption de technologies digitales et des solutions fondées sur la nature (comme la protection des zones humides). La France se mobilise sur les enjeux de l'eau aux côtés des Etats du Maghreb dans plusieurs enceintes diplomatiques. D'une part, la France joue un rôle moteur dans les enceintes méditerranéennes : - l'Union pour la Méditerranée (UpM) tiendra sa deuxième réunion ministérielle sur l'eau en mars 2026 (Rome) à laquelle la France participera ; - le Blue Mediterranean partnership, fonds fiduciaire multi-bailleurs dédié au financement de projets d'économie bleue durable (y compris l'assainissement de l'eau) dans les pays de la rive Sud. La France fait partie des contributeurs à travers l'AFD à hauteur de 2 millions d'euros ; - la France et la Tunisie (qui s'est dotée en octobre 2022 d'une stratégie pour le secteur de l'eau à l'horizon 2050) ont conjointement initié une relance du Dialogue 5+5 Eau le 7 octobre 2024 à Bordeaux ; Par ailleurs, la France contribue à renforcer l'attention sur les enjeux de l'eau en Méditerranée dans des cadres multilatéraux : - à travers l'organisation du One Water summit à Riyad, en marge de la COP16 sur la désertification le 3 décembre 2024, la France a facilité la mise en valeur des enjeux et des solutions méditerranéennes. Le Premier ministre marocain et le ministre de l'Eau jordanien ont ainsi pu présenter leurs solutions novatrices en matière d'eau, que ce soit la réutilisation des eaux usées traitées dans les systèmes agricoles, les efforts de résilience hydriques, ou l'approvisionnement plus durable en eau ; - les enjeux relatifs au stress hydrique dans la région méditerranéenne ont également été mis en exergue dans le cadre de la « Journée Méditerranée » organisée durant la 3e Conférence des Nations unies sur l'océan, à l'initiative de la France. La France appuie également les pays du Maghreb à travers des projets de coopération sur les enjeux de l'eau dans une approche trans-sectorielle. La France a mené plusieurs projets FEF (Fonds équipe France) qui contribuent aux enjeux de gestion de l'eau, tant sur la question de l'accès à l'eau potable et à l'assainissement, que sur la gouvernance de ce secteur, ou encore sur la gestion des ressources en eau pour l'agriculture, et le renforcement de la sécurité alimentaire et la résilience. - par exemple, sur la période 2024-2026, le ministère de l'Europe et des affaires étrangères (MEAE) a soutenu le développement du projet MAHDIA au Maroc, en Tunisie et au Sénégal, en partenariat avec plusieurs instituts de recherche et de formation locaux, le Centre de coopération Internationale en Recherche agronomique pour le Développement (CIRAD) et l'Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement (INRAE). Ce projet se concentre sur le développement de plateformes territoriales pour appuyer une trajectoire de développement agroécologique de produits d'intérêt territorial conciliant résilience hydrique, sécurité alimentaire et qualité nutritionnelle, au bénéfice des populations locales ; - le MEAE a également apporté en co-financement 1 millions d'euros pour le développement d'un projet en Tunisie, Maroc et Mauritanie (2023-2025) relatif à la gouvernance inclusive des ressources en eau dans les villes à travers l'implication des femmes. Par ailleurs, soutenu par l'AFD à hauteur de 8,2 millions d'euros depuis sa création en 2013, le Comité scientifique et technique de l'eau agricole (COSTEA) constitue une communauté d'échanges de connaissances et d'expériences. Il associe dans sa troisième phase (2025-2027) 8 pays d'Afrique (dont le Maroc et la Tunisie), d'Asie et d'Amérique latine. Le MEAE, à travers la Délégation pour les collectivités territoriales et la société civile (DCTCIV), appuie les organisations de la société civile française et les collectivités territoriales françaises dans leurs projets de coopération internationale, et notamment au Maghreb. Ainsi quelques projets de coopération décentralisée s'illustrent : - en 2024, à travers son programme EXPE-CT, la DCTCIV a financé une mission exploratoire sur la gestion du stress hydrique entre la Collectivité de Corse et l'agence du bassin hydraulique de l'Oum Er-Rbia (Maroc) ; - le fonds conjoint franco-marocain est un outil essentiel pour accompagner les collectivités territoriales françaises et marocaines dans la mise en œuvre de leur coopération. Il a été doté côté français de 750 000 euros pour 3 ans. Co-piloté par le MEAE et la Direction générale des collectivités territoriales marocaine (DGCT), il mentionne, comme une de ses priorités 2025-2027, la lutte contre le stress hydrique et la gestion durable des ressources en eau. Au-delà des actions du poste, de la DCTCIV et de la DGCT, la coopération décentralisée franco-marocaine bénéficie d'un accompagnement important de différents acteurs qui jouent un rôle clé dans l'animation, le financement ou la mise en œuvre des projets de coopération sur le terrain, en particulier des ONG thématiques telles que le Programme solidarité eau (pS'Eau) qui accompagne les initiatives locales, la production et la diffusion de connaissances ainsi que la mobilisation pour l'eau et l'assainissement. Le Maghreb est également une zone prioritaire de l'Agence française de développement (AFD) et de la coopération bilatérale dans le secteur de l'eau. Au Maroc, pays partenaire clé sur la question des pratiques durables pour la résilience hydrique, les activités de l'AFD s'inscrivent dans une coopération historique dans le secteur de l'eau, illustrée récemment par la mise en place des projets suivants :  - AEP Nord III (mars 2025) : programme visant à sécuriser l'accès à l'eau potable pour environ 1 million d'habitants dans les provinces du Rif (Al Hoceïma, Nador, etc.), avec extension et rénovation des réseaux, pompages, etc. ; - Station de dessalement de Casablanca (juin 2024) : lancement du chantier pour la plus grande station de dessalement d'Afrique, d'une capacité prévue de 300 000 000 m³/an, destinée à desservir les 7,5 millions d'habitants de Casablanca et sa région. Son coût est estimé à 653 millions de dollars, et elle sera alimentée par énergie renouvelable ; - Assistance technique Crédit agricole du Maroc (CAM) -AFD (avril 2024 / novembre 2024) : - Avril 2024 : signature de 70 million d'euros de prêts + 2,1 millions d'euros d'assistance technique avec le CAM, visant à optimiser l'utilisation de l'eau d'irrigation, renforcer la gestion climatique, promouvoir l'agroécologie ; - Novembre 2024 : renforcement via un programme d'assistance technique dédié à la gestion de l'eau et aux risques climatiques ; - AdaptAction Méditerranée (juin 2024) : programme d'études et de renforcement des capacités pour renforcer la résilience des populations et des écosystèmes, et faire émerger des projets d'adaptation robustes ; - Partenariat AFD-ANEF (Agence nationale des Eaux et Forêts ; avril 2024) : signature d'une lettre d'intention pour soutenir la Stratégie Forêts du Maroc 2020–2030, incluant la gestion intégrée des ressources en eau dans les parcs nationaux (Toubkal, Ifrane). Le financement prévu comprend 100 millions d'euros de prêt + 2 millions d'euros de subvention. Par ailleurs, un protocole d'accord entre l'AFD et les ministères marocains de l'Équipement et de l'Eau, et de l'Économie et des Finances dans le domaine de l'eau a été signé à l'occasion de la visite d'État du Président de la république à Rabat fin octobre 2024. Ce texte prévoit l'octroi d'un prêt de 100 million d'euros pour la formulation d'un nouveau programme d'appui à la stratégie nationale marocaine de l'eau via le renforcement de la gestion intégrée des ressources en eau. Au Sahara occidental, et dans le cadre d'un plan d'urgence contre la crise hydrique, l'AFD soutient depuis janvier 2024 la construction d'une station de dessalement à Dakhla, pour un montant évalué à 250 millions de dollars. En Tunisie, la France, à travers l'AFD, est l'un des principaux bailleurs du secteur de l'eau. L'AFD a ainsi engagé 631 millions d'euros dans le secteur de l'eau potable et de l'assainissement entre 1992 et 2022, soit 16,3% des engagements de l'agence. A cela s'ajoute une partie des financements alloués au secteur agricole sur la période (293 millions d'euros) qui concernent l'irrigation, la gestion de l'eau agricole et l'adaptation au changement climatique : - l'AFD, premier bailleur de fonds en milieu rural, a contribué au passage du taux de desserte en eau portale en milieu rural de 75 % en 1998 à 95 % aujourd'hui ; - l'AFD finance également d'importants programmes d'investissement pour renforcer et sécuriser l'alimentation en eau du Grand Tunis, et des régions du Sahel et de Sfax. La SONEDE (société d'État de gestion de l'eau) a ainsi bénéficié de 260 millions d'euros engagés par l'AFD depuis 1998 ; - avec l'Office national de l'assainissement (ONAS), l'AFD a aussi co-construit 11 programmes et projets d'assainissement des quartiers populaires, qui ont bénéficié à un million d'habitants de 900 quartiers populaires (plus de 371 millions d'euros d'engagement cumulés). - elle a également contribué à l'assainissement des zones rurales, ainsi qu'à la réhabilitation et l'extension d'infrastructures de l'ONAS (stations d'épuration, réseau) ; - en matière de lutte contre la pollution de l'eau, l'AFD cofinance un important programme d'assainissement des zones côtières (DEPOLMED) ; - dans le secteur agricole, l'AFD s'emploie à promouvoir une gestion efficace de l'eau agricole et à renforcer l'adaptation au changement climatique des territoires ruraux. Plus récemment l'AFD a financé l'étude d'élaboration du plan directeur national de réutilisation des eaux usées traitées à horizon 2050 de la Tunisie et finance actuellement l‘élaboration du schéma directeur d'alimentation en eau potable du Grand Tunis à horizon 2050. La France a également octroyé en Tunisie des financements FASEP pour des projets liés à l'eau et l'assainissement : - 570 000 euros aux côtés du ministère de l'Agriculture pour la gestion des ressources hydriques ; - 655 000 euros avec la STEF pour une station de transfert des eaux par pompage ; - en 2023, la société Premier Tech a été retenue pour l'octroi de 291 000 euros de financements pour un démonstrateur d'assainissement autonome dans le gouvernorat de Jendouba. En Algérie, la France appuie les projets portés par l'Union européenne en matière de protection et de gestion de la ressource en eau, qui prévoient notamment la modernisation du cadre réglementaire, l'assainissement, la réutilisation des eaux usées et la prévention contre les risques d'inondations.

Données clés

Auteur : M. Jérôme Guedj

Type de question : Question écrite

Rubrique : Politique extérieure

Ministère interrogé : Europe et affaires étrangères

Ministère répondant : Europe et affaires étrangères

Dates :
Question publiée le 17 juin 2025
Réponse publiée le 9 septembre 2025

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