État de santé des forêts du Grand Est
Publication de la réponse au Journal Officiel du 23 décembre 2025, page 10605
Question de :
M. Anthony Boulogne
Meurthe-et-Moselle (6e circonscription) - Rassemblement National
M. Anthony Boulogne interroge Mme la ministre de la transition écologique, de la biodiversité, de la forêt, de la mer et de la pêche sur l'état de santé des forêts de la région Grand Est. Le bilan 2024 de la santé des forêts du Grand Est, établi par la direction régionale de l'alimentation, de l'agriculture et de la forêt (DRAAF), fait état de plusieurs inquiétudes sur l'état des peuplements forestiers de la région. De 2018 à 2022, les forêts d'épicéas ont fait face à une pullulation de scolytes, la décrue de la crise s'expliquant, en large partie, par la chute des surfaces d'épicéas dans la région. La condition du hêtre n'est guère réjouissante non plus, qui connaît une nette dégradation de son état depuis 2019 : les dépérissements, d'abord circonscrits géographiquement, se sont généralisés à toute la région. Quand bien même l'état sanitaire du hêtre semble se stabiliser, la vigilance de la DRAAF Grand Est et de l'ONF reste de mise pour prévenir la chute de nouvelles surfaces sur le territoire. En Meurthe-et-Moselle plus spécifiquement, les gelées ont causé de nombreux dégâts sur les chênes, avec d'importantes surfaces impactées. La mortalité des peuplements d'érables en forêt de Sainte-Geneviève, s'expliquant en large partie par le développement de la maladie de la suie, a fait l'objet d'une mission conjointe de l'INRAE et de l'ANSES pour tenter de mieux comprendre la biologie du pathogène et sa diffusion dans les forêts. Selon le département de la santé des forêts du ministère de l'agriculture et de la souveraineté alimentaire, le Centre et l'Est de la France sont confrontés, depuis 2019, à un phénomène de mortalité des pins sylvestres, du fait des sécheresses à répétition et de la multiplication des épisodes caniculaires. Encore aujourd'hui, les forêts de l'Est de la France restent particulièrement concernées par le phénomène, illustrant là encore une perte de vitalité du peuplement forestier. L'état de santé des différentes essences présentes dans le Grand Est reste moyen, avec un enjeu fort sur la chalarose du frêne, maladie qui se propage à travers le pays et touche les jeunes pousses comme les arbres adultes, en particulier dans le Grand Est. Alors que la forêt constitue un formidable puits de carbone (en 2013, la forêt métropolitaine a permis d'absorber l'équivalent de 15 % des émissions brutes de gaz à effet de serre du pays), ce puits forestier s'est effondré de 50 % en seulement dix ans, réduisant d'autant sa capacité d'absorption du carbone. Le dépérissement de nombreux peuplements forestiers dans le Grand Est, grande région forestière française (la forêt régionale couvre 1,9 million d'hectares, soit environ un tiers du territoire), va nécessairement impacter la capacité d'absorption du puits forestier tricolore. Il lui demande donc quelle stratégie elle compte mettre en œuvre pour préserver les forêts du Grand Est et, plus largement, refaire de la forêt française un puits de carbone essentiel pour réduire les émissions de gaz à effet de serre du pays.
Réponse publiée le 23 décembre 2025
Le puits de carbone constitué par les forêts françaises tend effectivement à se dégrader sous l'effet du changement climatique (augmentation des épisodes caniculaires et de sécheresse pendant la saison de végétation). Cette dégradation intervient malgré l'augmentation régulière de la surface forestière en France et malgré le maintien de niveaux de prélèvements en bois situés en-deçà de l'accroissement biologique annuel des forêts, contribuant à la gestion durable des forêts. Les nouvelles conditions climatiques, en particulier depuis 2018, induisent à la fois une fragilisation des écosystèmes forestiers, une augmentation des dépérissements, une hausse de la mortalité en forêt et un ralentissement de la vitesse de croissance des arbres, comme en attestent les résultats de l'inventaire national forestier. Les objectifs du programme national de la forêt et du bois (2017-2026), les conclusions des Assises de la forêt et du bois (2021-2022), ainsi que la feuille de route de la planification écologique, précisent les grands axes stratégiques de la politique nationale en faveur de la gestion durable de la forêt et du bois. Leur mise en oeuvre intervient en cohérence avec la stratégie française pour l'énergie et le climat, ainsi que ses trois composantes : le plan national d'adaptation au changement climatique (PNACC), la stratégie nationale bas-carbone (SNBC) et la programmation pluriannuelle de l'énergie (PPE). Ces documents stratégiques intègrent des priorités d'atténuation (préservation des puits de carbone et réduction des émissions de gaz à effet de serre), ainsi que d'adaptation (pour la forêt, il s'agit de préserver et de renforcer la résilience des forêts françaises, ainsi que de faciliter leur adaptation aux conditions climatiques futures). La mise à jour de la SNBC (SNBC3) est intervenue en décembre 2025. En application de leur document d'aménagement ou de leur plan simple de gestion approuvé par l'administration forestière, les actions mises en oeuvre par les gestionnaires forestiers s'articulent autour des leviers de la gestion durable des forêts, détaillés à l'article L. 121-1 du Code forestier. Ces actions permettent notamment de ralentir la dégradation du puits de carbone, de préserver et d'améliorer la santé des forêts. Elles renforcent en outre les nombreux services écosystémiques procurés par les forêts, dans le cadre d'une gestion à vocation multifonctionnelle, à la fois économique (production de bois pour la bioéconomie), écologique (conservation de la biodiversité, services relatifs à l'air, à l'eau et au sol, dont la prévention des risques d'érosion) et sociale (activités récréatives du public). Les objectifs prioritaires portés par l'État, les régions et la filière forêt-bois sont les suivants : - Adapter la forêt au changement climatique en accélérant le renouvellement forestier : dans le cadre des documents de gestion forestière durable, l'adaptation en continu des peuplements au climat présent et futur favorise la résilience des forêts. Les investissements réalisés mobilisent l'ensemble des techniques sylvicoles, notamment les éclaircies sélectives, la diversification des essences et des provenances, la migration assistée ou la régénération naturelle. C'est le levier principal pour reconstituer les forêts sinistrées, adapter au changement climatique les forêts identifiées comme vulnérables et mettre en valeur le potentiel sylvicole de certains massifs. Pour accompagner les propriétaires et gestionnaires, des aides au renouvellement forestier sont prévues par l'État dans le cadre de France Nation Verte, avec des diagnostics climatiques obligatoires, pour être assuré que les plantations seront adaptées au climat de demain. Des financements privés peuvent aussi être mobilisés pour le boisement et le reboisement via le dispositif Label-Bas-Carbone. Les cahiers des charges des dispositifs d'aides intègrent des exigences renforcées en matière de protection de la biodiversité et de diversification des essences forestières. L'étude IGN-FCBA sur les « Projections des disponibilités en bois et des stocks et flux de carbone du secteur forestier français » (2024) précise qu'à l'horizon 2050, les peuplements renouvelés avec les aides de l'État, par exemple en région Grand-Est, présenteront un stockage de carbone à l'hectare plus de deux fois supérieur aux autres peuplements, à condition de bien cibler les peuplements à renouveler et de réussir les plantations et leur entretien. - Promouvoir la gestion sylvicole durable et la préservation de la biodiversité et des sols : Dans le cadre de la planification écologique, des dispositifs complémentaires ont soutenu la conduite de travaux sylvicoles respectueux des sols forestiers (appel à projets exploitation forestière et sylviculture performantes et résilientes - ESPR). Les actions entreprises poursuivent un objectif double au regard du carbone : limiter le déstockage du carbone du sol lors des travaux forestiers et maintenir la fertilité, essentielle pour la croissance des arbres (récolte raisonnée des menus bois et des souches). Le plan d'action de préservation des sols forestiers (PASF), publié en juillet 2025, prévoit une série d'actions portant sur le développement des connaissances sur les fonctionnalités des sols forestiers et sur les impacts des changements globaux et activités humaines. Il préconise le développement de pratiques forestières préservant les sols forestiers (cloisonnements d'exploitation, débardage par câble), l'échange de bonnes pratiques, l'expérimentation, la formation des professionnels, ainsi que l'intégration de spécificités relatives aux sols forestiers dans les outils d'aide à la gestion et à la rédaction des documents de gestion forestière durable. Pour faciliter la régénération des forêts, il convient par ailleurs de rétablir l'équilibre forêt-ongulés, en particulier en région Grand-Est. - Enfin, la prévention des risques naturels, notamment d'incendie, s'avère essentielle pour éviter de larguer dans l'atmosphère le carbone stocké par les forêts : les périodes de sécheresse et de canicule de plus en plus intenses entraînent une extension géographique et temporelle du risque d'incendie. La défense des forêts contre les incendies vise prioritairement à diminuer le nombre d'éclosions de feux de forêt et à réduire les superficies forestières parcourues chaque par le feu dans les régions les plus à risque. Le gouvernement est en lien avec ses homologues européens et internationaux, tout autant concernés par les défis liés à la baisse du puits carbone forestier et soucieux de développer une gestion forestière durable et multifonctionnelle adaptée aux nouvelles conditions climatiques. Ces échanges visent à identifier les meilleures pratiques transposables dans les différents contextes nationaux et régionaux. Quant à la situation particulière de la Région Grand-Est : La baisse du stock de carbone observée dans les forêts s'explique principalement par une intensification des récoltes dans la région, liée notamment à une mortalité importante des arbres. Cette mortalité, supérieure à l'accroissement biologique sur une période donnée, a conduit à des volumes de bois récoltés plus élevés qu'à l'accoutumée. Toutefois, ces bois n'ont pas été perdus du point de vue du stockage du carbone, une part significative ayant été stockée sous forme de bois matériau, en particulier à travers le développement de la construction bois. Ainsi, la diminution du stock en forêt s'est accompagnée d'une augmentation du stock de carbone dans les produits bois. Afin d'inverser durablement cette tendance et de retrouver une dynamique de stockage positif en forêt, il est essentiel de favoriser le renouvellement forestier sur les surfaces sinistrées, condition indispensable au redémarrage de la croissance des peuplements et à leur fonction de puits de carbone. S'agissant du renouvellement des forêts, les dispositifs France Relance et France 2030 ont permis, jusqu'en 2024, de renouveler plus de 10 000 hectares de forêts dans le Grand Est, y compris en forêts domaniales. Ces opérations ont concerné majoritairement des peuplements d'épicéas affectés par les attaques de scolytes. Ce renouvellement, significativement accéléré par ces dispositifs, qui viennent en complément, et non en substitution de la régénération naturelle mise en œuvre sur d'autres parcelles, contribuera à restaurer progressivement la capacité de stockage des forêts de la région. Depuis 2025, le dispositif France Nation Verte, de nature pérenne, a pris le relais de ces programmes. Par ailleurs, afin d'améliorer l'adaptation des peuplements forestiers au changement climatique, plusieurs études ont été conduites pour accompagner les propriétaires et gestionnaires forestiers dans l'évaluation de l'adéquation des essences à leur station. Ces travaux permettent, lorsque les essences en place ne sont plus adaptées ou en cas de dépérissement, de formuler des recommandations sur le choix d'essences mieux adaptées aux caractéristiques des sols et à l'exposition des terrains. À cet égard, deux catalogues de stations forestières, financés par l'État et la région, ont été élaborés pour les terrains calcaires et pour le massif vosgien. Ces guides constituent des outils opérationnels pour orienter les choix sylvicoles au regard des connaissances actuelles sur le changement climatique. En matière de prévention des risques, notamment des incendies, une étude est actuellement en cours afin de classer l'ensemble des massifs forestiers selon leur niveau de risque sur le territoire national. Cette démarche permettra, pour les massifs identifiés comme les plus exposés, de définir des règles adaptées visant à réduire la vulnérabilité au risque incendie et à faire évoluer les pratiques de gestion forestière en conséquence. Enfin, le suivi sanitaire des forêts est assuré par le département de la santé des forêts, en lien avec un réseau de correspondants départementaux. Ce dispositif permet à la fois de suivre l'état de santé des peuplements forestiers, d'en informer les acteurs concernés et d'assurer une veille susceptible de limiter le développement de certaines maladies ou ravageurs. Dans la région Grand Est, un document collaboratif élaboré par la filière forestière présente un état des lieux sanitaire centré sur cinq essences forestières régionales.
Auteur : M. Anthony Boulogne
Type de question : Question écrite
Rubrique : Bois et forêts
Ministère interrogé : Transition écologique, biodiversité, forêt, mer et pêche
Ministère répondant : Transition écologique, biodiversité et négociations internationales
Renouvellement : Question renouvelée le 18 novembre 2025
Dates :
Question publiée le 5 août 2025
Réponse publiée le 23 décembre 2025